Hector Salinas, droit de visite
ou
Le combat de la veuve noire et du scorpion
Tu pousses. Tu pousses un peu. Un peu les gens à bout. Tu pousses la porte, Hector, tu viens en terrain conquis, tiens tiens voilà ce cher Salinas ce bon vieil Hector, ce cher Hector voici ce bon Salinas, pom pom pom, cet habitué fidèle et tranquille qui fait le décor du matin et les débats du soir, tu déverrouilles ton pardessus, tu le plies à un dossier de chaise avec les gestes de l’habitude, tu accroches ta barbe de deux jours aux joues de Miranda qui s’est approchée du bar et qui raconte des histoires, un ongle cassé sa soirée d’hier, voici que ce matin tu es Hector de bonne humeur et tes yeux brillent et tu achèterais presque des fleurs au marché, voici que ce matin tu ouvres un oeil devant le café serré, tu écoutes les informations à la radio du temps qu’il fait, tu dis que tu ressembles à tout le monde et qu’il est temps de faire tes civilités, tu sors, tu vas à la librairie, tu parcours le journal pom pom pom les histoires du bled, résultats sportifs les accidents. La nécrologie, tu tombes là-dessus.
Et tu te dis avec ta bouche qui prononce ces mots : voici dix ans que disparaissait Henri Saint-Jean, sa veuve ouvre ses bras exceptionnellement de dix heures à vingt-deux heures, à domicile fleurs et couronnes. Salinas il est temps de te faire beau propre et souriant. Et d’un geste tu remontes tes couilles et tu passes ta main sur ta tête.
Un texte qui lui ressemble. Hector compte dix sur ses doigts, dit que ça fait du temps qui passe, dit qu’il faut du temps pour faire dix ans de ce temps qui coule sous les ponts, toute cette eau, qu’il n’avait pas mal au dos il y a dix ans, qu’il avait davantage de cheveux quand l’imbécile est mort et que sa désormais veuve écartait déjà les bras et les jambes, il plisse les yeux pour mieux réfléchir et faire des rides sur le front. Comme un escargot. Hector se gratte la tête, Hector est un babouin en colère. L’imbécile était un sale mec, dit Hector à voix basse, l’imbécile devait tout aux autres, l’imbécile la baisait mal, il lui faisait mal, elle a le con fragile et des antécédents. L’imbécile et son coeur fragile. L’imbécile et son idiot chapeau ridicule.
Combat entre une veuve noire et un scorpion.
Hector revient au comptoir et demande, boit, demande, boit. L’imbécile on ne va pas le regretter, on ne va pas en faire un bavardage. Ne soyons pas dupes, on emploie une citation pour s’approprier la phrase, c’est le vol d’une parole donnée. Salinas cite. La veuve noire est une araignée, le scorpion est Hector. Ma mère est le désert, mon père est une chanson occitane, mes frères sont restés à la guerre, ma maison brûle avec mes livres, je vends ma Kalachnikov et je garde une balle en souvenir, je viens à toi par dix ans écoulés te raconter en douce ce qui s’est passé entre nous et que nous n’avions pas nommé, je sais qu’il est tard et je reviens avec des fleurs et sans excuse, la queue basse, je n’ai pas rapporté de la terre de mon petit Pyrée, je fus de l’ombre une mèche courte et du feu vaguement je fus criminel, tantôt héros, tantôt sacrifié, j’ai perdu des plumes, j’ai évité les caméras, j’ai perdu le goût d’embrasser, j’ai appris des chansons, j’ai appris à bien faire l’amour, lentement. J’ai pas violé et ne m’en souviens plus, j’ai tourné j’ai détourné les yeux. Hector prend un troisième Cognac et remonte la manche de sa chemise, Hector dit qu’ici du fer est passé, regarde. Que ça ne fait pas mal. Que c’est surtout vexant. On ne disperse pas les sauterelles avec des chansons. Entre en scène Miranda. Tout est beau en elle, elle allume une cigarette la lumière de l’allumette lui forme un beau visage, c’est simple. Le front court, les seins discrets, le regard combatif, mains campées à ton bras pour te dire un secret, une cachette, une confidence à laquelle elle tient sincèrement. Blessure permanente, celles de Salinas sont comme des tatouages. Dans la lumière d’hiver Miranda se révèle au matin, encore sage, baise. Lorsqu’elle remonte les draps cela veut dire je veux encore dormir en t’écoutant partir, tu relèveras les stores, ne reviens pas. Quand il y a une éclipse, c’est moi qu’on accuse d’avoir volé le soleil, dit-elle. Exit Miranda, jalouse, grise et sans amour sous la dent, bientôt dix heures. Le taxi dépose Hector Salinas au dix et reçoit un billet de cent. Garde la monnaie. Repart. Légère pluie de mars pour faire briller la chaussée parisienne. Ah, les images d’avant-guerre...
Le scorpion s’approche de la toile.
Salinas savoure le hall en faux marbre, hésite et ne prend pas l’ascenseur, Salinas prend les escaliers, il devait y avoir eu un tapis, l’éclairage a changé, l’ascenseur aussi, la peinture a changé, on me vole mon plaisir. Et l’odeur a changé, je pensais que j’allais retrouver cette odeur, on me l’a volée. Hector change de décor. La mise en scène appropriée, délicate et discrète, est de capturer un scorpion, de le passer un peu au formol, de le poster devant la toile et d’attendre qu’il se réveille d’un ancien rêve dans lequel tonnait le canon et disparaissaient la belle et les tombes anciennes. Il n’a plus de copains, il est furieux, encore embrumé il regarde la toile et secoue un fil en murmurant salope ouvre-toi. Parce que quand on sort du formol, on a oublié Sésame, l’instinct, la main qui te prend et te porte, le jugement, la fuite, la prudence.
Attentive au moindre mouvement de sa toile, la veuve noire s’approche, prudente. La veuve, cependant, a faim.
Que croyais-tu trouver, Hector ? Un second souffle, une espérance nouvelle, un nouveau départ, une nouvelle chance, la tombola truquée ? La veuve jetait son premier fil. Tu veux rajeunir, pauvre Hector, tu aurais dû prendre l’ascenseur, ce n’est plus de ton âge de faire le fanfaron. Hector cherchait la clef au-dessus de la porte quand la veuve avait ouvert et l’avait surpris dégoulinant de sueur, les yeux exorbités, la chemise pendante. Entre, va te faire une beauté, recolle tes poumons, je prépare le café des amants.
Le scorpion s’avance prudemment.
On reconnaît le vieil ami à sa façon d’essayer de reconnaître les objets qui ont résisté aux aménagements successifs. De chercher ceux qu’il a offerts et qu’il aimerait revoir sur un coin de cheminée, dans un mur, derrière une tuile, le long d’un placard. Je sais, j’ai tant attendu, j’ai tant envie de t’avoir déjà vue, j’ai vu s’éteindre notre histoire. Et d’autres encore, j’ai oublié le goût de ta bouche, la couleur de tes mamelons, le prix de ton chien, le dessous de tes bras, la grandeur et décadence de mon érection, l’orgueil de ma fuite, j’étais malade et crois-moi, s’il n’y a rien à gagner dans la maladie, celle-ci m’a fait tomber dans de drôles de bras. Je sais que j’ai eu peur. Tu me remerciais lorsque nous nous disions au revoir, ne dis pas, nos envolées, nos rêves, notre promesse valaient bien les mensonges des autres et je passais pour toi de la poésie à la prose. De la politique à la guerre. J’ai taillé le chemin qui m’éloignait de toi. En scène, voici la détresse. Je reviens du trou le plus profond que j’ai pu creuser. Je n’ai plus d’ongles.
Ta tombe mon tendre bavard ; veuve noire fait tourner ses bras, prépare un nouveau fil ; j’ai pleuré toutes les larmes, ces larmes, Salinas, ont éteint le feu que j’avais au cul. Le désir. Mes seins gonflés. Les capotes comptées au déjeuner. La radio le matin tartinée au thé de chine mon amant de chine mon amant foutu, tes fesses. La chanson que tu me chantes en te rasant trois poils, ton sexe usé le matin qui pendouille, ma non te volio piu. Je ne verrai plus ce chemin. Je ne déroulerai plus ma robe dans tes mains, tu ne caresseras plus mon sexe tu t’épanches chérie tu t’épanches mon sexe qui voulait être pris et rempli. Et je disais j’ai envie de faire l’amour, vérifie, touche, c’est prêt, fonce mon amant, prends ce qui déborde d’amour, ton coup de rein est impeccable. Trop tard Salinas, je suis sèche, range ton pinceau.
La première arme de la veuve n’est pas son venin, c’est son fil. Aujourd’hui le scorpion a les yeux sous les pattes. C’est à plat ventre que le scorpion sent les ennemis, les proies, les conquêtes.
Tes seins pendent, tu es en demande d’une nouvelle chaleur, ne fait pas croire que l’annonce est un enterrement, je rentre dans la pièce avec le soleil à la gauche du cadre, je viens ici pour te compléter, pour que tes yeux fabriquent de nouvelles larmes, pour que ton ventre ait de nouveaux regrets, pour que ta mémoire demande de nouvelles phrases, pour cela je vais demander ma part d’héritage, l’étalon gagnera aux courses aujourd’hui, peut-être sa dernière course, il a les dents usées mais une bite de quarante centimètres. Le scorpion ne pense qu’à jouer de la pince, il est moins agile, il croit que son blindage le préserve de la danse de la veuve noire, la veuve noire s’appelle Ariane, elle danse la Samba autour du scorpion. Lui, il danse le Tango mais il danse mal, il a mal appris, il préférait les claquettes et le chant. Et l’escrime. Des trucs de mecs, la boxe, l’esclavage, l’humiliation, le clin d’oeil. La main au panier. Le qu’est-ce que tu fais dans la vie.
Pas d’attaque frontale.
Hector ne se rend pas compte. “Je te garde une demi-heure, aujourd’hui il y aura du passage. Ote tes mains Hector, ôte tes sales douzaines de paires de pattes qui grouillent sous ton ventre.”
La veuve noire recule aux avances du scorpion. Il n’est pas malin, il tend ses pinces et
dit “Embrasse-moi”, comme dans le film, mais faut être usé comme Hector pour penser que ce truc fonctionne encore, il chantonne alors quand l’air lui revient. “Oh je voudrais tant que tu te souviennes, des jours heureux où nous étions amiiiiiiiiiiiiiiiiis”
La veuve noire surveille le scorpion et
lui fait les yeux doux, le déséquilibre, l’enjambe et va dans la cuisine, prépare le café. Dévisse la cafetière, enlève le filtre. Mets de l’eau, repose le filtre, met le café, tasse un peu. Visse. Pose sur la plaque. Numéro cinq. Attends, prépare deux tasses, deux soucoupes, est-ce que cet imbécile prend du sucre ? Pose un sucre dans sa soucoupe, une sucrette dans ta tasse, le temps passe comme l’eau passe à travers le café. Numéro zéro, remue, verse, pose sur le plateau ces éléments de la dialectique matinale.
Le fil
passe sur le corps d’Hector. “Tu n’as pas toujours dit non.”, gueule Hector, “J’ai les couilles pleines, laisse tomber le café, une demi-heure pour convaincre ton ventre.” La veuve pose le café sur la table noire cerclée d’or. Hector est assis sur le tapis, Hector de sa main tapote le tapis, ce qui veut dire assied-toi ici, à côté de moi, là où ma main tapote le tapis.
C’est à plat ventre que le scorpion sent les ennemis, les proies, les conquêtes. S’il n’a pas la tête ailleurs.
Salinas explique à la veuve noire que son dard elle peut le prendre, elle peut en faire le tour, il explique que si elle veut calmer Hector c’est en le soulageant. La veuve noire veut qu’on lui foute la paix. Elle attend juste quelqu’un qu’elle pourra enfin manger lentement tranquillement. Hector Salinas ta viande est pourrie, ta gueule est verte et tes yeux sont rouges et pissent jaune, Hector tu te déplumes, tu reviens d’un grand chiotte et tu t’essuyais avec des dollars, Hector même ton trou de balle est vert, il sent comme tous les charniers que tu laissais derrière toi. Hector est furieux. Hector se souvient qu’Hector est fort. Hector prend la veuve noire, la met au tapis, dévisse son pantalon et sort sa bite.
Combat entre une veuve noire et un scorpion, la veuve immobilise le dard. Comment sait-elle que c’est de là que viendrait la mort ? La veuve noire est sourde, le scorpion mentait. La veuve noire vise la tête, profond y plonge ses crocs. Hector est mort.
Pierre Rochigneux