19H40
Vieux et moche comme une carcasse de voiture rouillée dans une banlieue glauque, accablé de tristesse, lassé, maigre, les épaules basses, le cou tendu sous une tête de héron fatigué, le nez à fendre des bûches, les yeux en fente à boite aux lettres, l’homme quitta le trottoir qui longeait la route, monta les marches qui accédaient au fast food, entra et s’attabla au buffet. Le flot incessant des voitures qui s’écoulait devant la baie vitrée du faux wagon à l’ancienne, avait été anesthésié par la porte de verre et les caoutchoucs des joints, mais le brouhaha restait bien présent. De temps en temps quand un des gigantesques camions de la Coca Cola Company passait, les vitres et les verres tremblaient, dans l’indifférence générale. Des tables rouges s’alignaient dans des box de skaï, au comptoir, les silhouettes s’appuyaient lourdement sur des coudes exténués. La journée avait été longue. Cela sentait la friture, la viande brulée, la bière aigre, le sucre et la sueur aussi. Des serveuses en blouses blanches à rayures bleues servaient sans un mot des rasades de café sorties de cafetières inépuisables, le geste leur faisait trembler le fanion sous le bras, comme un drapeau joyeux dans un monde qui ne l’était pas, on entendait les pistolets des pompes à bière et à sodas gargouiller par intermittence, comme la respiration spasmodique de monstres sous terrain, personne ne regardait personne, tout le monde se connaissait, mais de cette façon de savoir l’autre qui ne donne pas envie de faire la conversation. Ou alors s’étaient-ils trop croisés dans des lieux qu’ils voulaient oublier…L’homme ne demanda rien, et pourtant on le servit, des œufs frits baignant dans l’huile, dans laquelle barbotaient des tranches de bacon molles et épaisses comme des éponges. Il fit un signe de mécontentement quand il vit la viande, d’une fourchette a trois dents, on la lui retira pour la placer dans une autre assiette aussi peu ragoutante. Un demi-litre de coca dans un gobelet de carton accompagnait le festin. Il ne toucha pas les œufs, mais avala consciencieusement le contenu du récipient, qu’on lui remplit derechef. Il regardait le gobelet avec un mélange de haine et de convoitise, qui faisait briller ses yeux d’une lueur intense et malsaine, une de ces lueurs d’addiction, de dépendance, qu’on ne voit qu’aux junkies et qui surprenait devant le soda. Il chipota ses œufs, les creva rageusement, en éclaboussant le comptoir où ils firent de larges taches gluantes.
— Hé, s’ils te dégoutent, n’en dégoute pas les autres, s’exclama la chiffe molle et grasse qui officiait derrière le comptoir, avant de balayer la surface d’un torchon douteux avec lequel elle étala plus qu’elle n’essuya les dégâts.
Lui ne répliqua même pas, il la fixa simplement de ce regard boueux et collant qui ressemblait à du coca figé au fond d’un verre. Ou à du jaune d’œuf incrusté dans du formica, on a le décor qu’on se fait…Il descendit le deuxième gobelet, comme il avait avalé le premier. Goulûment et soigneusement. On le lui remplit de nouveau pendant qu’il se rendait aux toilettes. Les lieux étaient mal tenus, sentaient affreusement mauvais, Matt promettait à Gina de lui mettre la plus grosse qu’elle ait jamais vue dans la treizième rue à l’endroit habituel en grosses lettres baveuses, quelqu’un avait répondu « vantard » et la porte ne fermait pas. Il mit à peine quelques secondes pour le troisième et le quatrième verre. Les œufs au bord brulé étaient collés dans l’huile figée sur laquelle nageaient des miettes noires. Des consommateurs étaient entrés, d’autres sortis, le dernier camion avait hurlé si fort qu’une vielle qui mangeait des donuts avait laissé tombé ce qu’elle tenait, il avait encore bu un verre.
— Vous devriez arrêter ! suggéra la serveuse, mal à propos. Elle se tut d’elle-même.
Il ne l’écouta pas, il n’y avait aucune loi interdisant de se saouler au coca, et il n’avait pas l’intention de s’arrêter. On n’interrompt pas la messe sous prétexte que le curé ne supporte pas le vin ? Alors qu’on lui foute la paix, parce que c’était bien une messe qu’il disait, avec son rituel, ses étapes obligées, ses génuflexions, peu importe l’autel du moment qu’on croit aux paroles. La caféine lui faisait trembler les mains, et le sucre l’énervait de plus en plus, il but encore pourtant, et fit signe qu’on le resserve.
Le liquide frissonnant déborda quand il le bouscula d’une main trop fébrile, il en renversa sur sa chemise, mais n’y prêta aucune attention.
— Je vais lui faire payer le supplément d’utilisation des chiottes, brailla la serveuse, sans qu’il ne relevât le mot déplaisant, il revint, et les mains de plus en plus agitées se retapa un gobelet.
L’excès de liquide lui tendait l’abdomen entre ses côtes saillantes, et sa position voûtée accentuait encore sa grossesse débutante. Il rota bruyamment.
— Eh ! s’insurgea la serveuse qui portait une étiquette au nom de Sam sur la poitrine.
Les autres ne se retournèrent pas, comme s’il ne se passait rien là que de très ordinaire.
Il se lampa le demi-litre suivant avec difficulté, et courut jusqu’aux toilettes malodorantes pour vomir. Les bruits infects parvinrent dans la salle, et la vieille dame fronça le nez. Mais quand il revint, personne ne dit rien, et on le laissa boire encore. On voyait qu’il était mal à son aise, il suait de grosses gouttes gélatineuses, et ses cheveux étaient collés. Ses mains tremblaient de plus en plus. Il avait repoussé l’assiette, mais avait refusé qu’on desserve ces restes pitoyables, il avait besoin de l’accessoire, qui participait à l’office. Ses gestes étaient ralentis, nerveux, il souffrait manifestement, mais refusait de s’arrêter.
Un type était arrivé, et le voyant aussi obstiné et mal en point s’était avancé. Mais un autre l’avait coincé, la main en pince sur le bras, il avait fait un signe de tête, genre : « laisse tomber » et avait repoussé le nouveau. Un coup d’œil à la salle avait convaincu ce dernier qu’il assistait à un événement que tous considéraient comme normal.
À vingt-deux heures vingt, l’original qui n’avait cessé de boire, vomir, roter et pisser s’était affalé sur le sol d’un bloc, dans une sorte de coma agité de soubresauts qui avait conduit le patron du fast food à appeler une ambulance. Le toubib qui avait déboulé du véhicule hurlant était resté perplexe, et quand il on l’avait chargé sur le chariot, il regardait le bonhomme comme s’il avait chargé une autruche en string.
— Alors ? dit Sam au Chef quand il raccrocha le téléphone après avoir téléphoné à l’hôpital.
— Son cœur a lâché ! maugréa l’autre, déjà l’année dernière on était passé près…
le gars qui avait voulu s’interposer arriva coléreux…
— Calmez-vous, lui intima celui qui lui avait attrapé le bras, on n’avait pas le droit de s’en occuper…
— Vous le connaissiez ? Il travaillait à l’usine ?
Les autres piquèrent du nez. Un d’entre eux acquiesça.
— Oui, il s’appelait Mariani, Angelo Mariani.
— Un italien ?
La dame aux donuts se leva à son tour et raconta d’une voix claire :
— Il s’appelait Angelo Mariani, et avait découvert qu’il était d’origine corse. Il s’était amusé à reprendre contact avec les parents qui lui restaient au pays et ceux-ci s’étaient beaucoup distraits du fait qu’il soit ouvrier à la fabrique de Coca.
— Ah, parce que c’est drôle ?
— Cruel serait plus juste… Au dix-neuvième siècle, son arrière grand-père a reçu chez lui un touriste américain, et lui avait servi son vin des Incas, pour accompagner deux œufs frais cuits à la poêle, que l’autre lui avait demandés. Le touriste s’appelait John Styh Pemberton, il lui a volé la recette, et a créé l’usine Coca Cola. Elle montra l’entrée derrière elle, où justement passait un camion. Son descendant, n’a jamais pu se résoudre à avaler l’histoire, alors tous les ans, il fêtait l’anniversaire à sa façon. La dernière fois déjà cela a failli mal tourner, mais d’une certaine façon il y a une logique… Vous, à sa place, vous auriez digéré ?
Marie-Hélène Ferrari
.