Un jour maudit au palais de justice
Nous sommes le 21 avril 1932. Il est 11 h. du matin. Un drame épouvantable va endeuiller la Corse.
Ce jour-là, il y a foule au palais de justice de Bastia pour le procès des receleurs du bandit Pinelli. Maître de Montera, un des avocats du prévenu Luciani, s'apprête à prendre la parole dans un silence de cathédrale.
Tout à coup, le plafond de la salle d'audience s'effondre dans un vacarme assourdissant, emportant avec lui poutres métalliques et gravats. Les miraculés de ce désastre, les yeux hagards, poussant des cris, ne comprenant pas très bien ce qu'il leur arrive, fuient de toutes parts sous d'épais nuages de poussière. Le moment de stupeur passé, les râles des blessés envahissent la salle. Alors que la poussière s'estompe lentement, les premiers secouristes sont stupéfaits par le spectacle qui s'offre à eux. Ils ont beaucoup de mal à réaliser l'ampleur de la catastrophe.
On pourra lire dans "Bastia-Journal" du lendemain :
" Le plafond est éventré sur toute sa largeur, et à travers cette immense échancrure, on aperçoit les tapisseries de la salle des Abeilles qui se trouvent exactement au-dessus, la toiture elle-même entrouverte laisse voir un coin du ciel...".
Pompiers, gendarmes, militaires, police municipale ne tardent pas à arriver. La salle des pas perdus est vite transformée en chapelle ardente. Parmi les corps sans vie, ceux des deux avocats de l'accusation, affreusement mutilés, Maîtres Louis Colombani et Dominique Bianchi.
Maîtres De Corsi et Zuccarelli, tous deux projetés violemment contre un mur, se tirent d'affaire malgré des blessures importantes. Un fauteuil de la salle des Abeilles, tombé sur Maître de Montera presque entièrement enseveli, lui sauve la vie. On réussira à le localiser grâce à sa main qui émerge des décombres. Il sera estropié à vie.
Hôpital civil et cliniques privées ( Zucarelli, Dufour et Flach) sont vite débordés. Les opérations de sauvetage comme les actes de bravoure sont nombreux. On peut citer le conseiller à la Cour d'Appel, Joseph Ajaccio, l'avocat général Maître Orsatelli, un jeune lycéen Pierre Spagnoli. Près de cinquante secouristes participent aux recherches. Chauffeurs de taxi et cochers de fiacres mettent leurs véhicules à la disposition des sauveteurs.
Le joueur de football bien connu du Sporting Club Bastiais, François Natali qui comparait sous l'inculpation de coups et blessures contre le joueur du C.A.B., Julien Tillier, fait partie des sauveteurs. Blessé à la tête par la chute d'une poutre, il réussit à enjamber une fenêtre et revenir avec des renforts.
Parmi les victimes, le jeune Dominique Santoni qui est venu de son village de Zicavo pour assister au jugement en appel de son père condamné à un an de prison pour recel de malfaiteurs. Le corps de la dernière victime, madame Yvonne-Hélène Condunneau, trente et un ans, est dégagé vers treize heures.
Toutes les personnalités de l'ile sont présentes. Le sénateur-maire de Bastia, Emile Sari, le Procureur général, le préfet de la Corse, M. Seguin, le sous-préfet de Bastia, M. Beaugrand. Le ministre corse de la Défense nationale, François Pietri; Adolphe Landry; le président du conseil, M. Tardieu.
Une commission d'enquête conclue à la chute de matériaux provenant de la toiture et de la contre-voûte de la salle, située au-dessus de la salle d'audience. La rumeur fait état d'attentat à la bombe. Un autre, dénonce les italiens à l'origine de la tragédie. Mais les rapports d'expertises concluront à une catastrophe accidentelle.
Les obsèques grandioses, prises totalement en charge pat le département, n'ont lieu que le 23, deux jours plus tard en raison des pluies torrentielles qui se sont abattues sur la ville. L'immense et impressionnant cortège part de l'hôpital civil de Toga et traverse tout la ville. Il se disloquera en fin d'après-midi à place d'Armes.
Bilan de la catastrophe : 17 morts et plusieurs dizaines de blessés.
Les 17 victimes :
Andreani Nicolas.
Ardouin (gendarme).
Berard François.
Bianchi Dominique, avocat, 55 ans.
Bianconi Antoine.
Bonifacio Lucie.
Colombani Louis, avocat, 43 ans.
Condunneau Yvonne-Hélène.
Ferrari Jacques.
Franzini Pierre-Augustin.
Luciani Achille.
Luciani Albert, prévenu.
Pinelli Séverin.
Santoni Dominique.
Silvestri Angelo.
Suzzoni Xavier, adjudant de gendarmerie.
Tristani Joseph.