Laurent Bindi : Michel de Certeau et la notion de
"culture de l'ordinaire"

Lire l'article paru dans Esprit en 78 (c)

Michel DE CERTEAU

« La culture de l’ordinaire »

Ce texte, avec raison, présenté comme étant très important, est extrait de l’introduction d’un ouvrage paru début 1979, Pratiques quotidiennes et manières de faire, 10/18. Brillant, extrêmement courageux et lyrique sinon même poètique. Un écrit ardu puis plus facile. Y est posée la question de la foule moderne, de « la masse », sans aucun mépris, au contraire, en fait « l’homme ordinaire », du « marcheur innombrable », en somme des « fleuves chiffrés de la rue ».

Il faut le situer. Sa parution dans la Revue ESPRIT, octobre 1978, est au dos d’une déclaration qui a marqué une génération d’intellectuels, proclamant que « l’imposture totalitaire a fini par éclater », qu’il faut « d’abord renouveler la critique », notamment après qu’aient été « détruits » les « modes de vie autonome », car « le faux rationalisme technicien échoue en détail », alors que « l’activisme producteur ne sait qu’ajourner sa faillite », et c’est pourquoi un « retournement » est vital, puisque est à « reconnaître les limites de la raison, la force et la valeur des conflits … ». « La démocratie est un avenir ». C’est dire que le trouble est grand dix ans après mai 1968, dix ans avant la fin du monde communiste, là aussi sans un coup de feu.

La poésie, on l’a vu avec les citations plus haut, est plus importante encore lorsque DE CERTEAU évoque magnifiquement l’« art » brésilien, au travers d’une marche dans la nuit alors colorée, ruisselante, chaude et bruyante de Salvador, Nordeste, et où l’on comprend, surtout pour un méditerranéen, pour quelque temps encore, le questionnement qui est le sien. Comment ne pas retenir le silence imposé à la population par la dictature militaire à l’époque, par la suite, encore plus terrible, celle de la misère ? Une très belle évocation de la fin du rire dans notre civilisation, après le Moyen Age, est à souligner, pour amener l’auteur à déclarer que l’on assiste aujourd’hui, impuissants, à une « inversion de l’arche de Noé ».

Cependant, selon nous, le socle du raisonnement peut faire difficulté. S’appuyer sur une lettre de Freud se préoccupant des « sujets élevés » (le bonheur, l’amour …), après ses recherches et ses théories, est trop rapide, Freud ne pouvant effacer ce qui l’a préoccupé et amené à proposer un bouleversement dans la pensée, justement parce que ces sujets élevés ne pouvaient être suffisants dans leur expression pour comprendre et aider l’homme, en lui proposant maintenant un sens renouvelé et aussi éclairé que possible. De même, abordant WITTGENSTEIN – et son « mysticisme » ? - pour écarter les savoirs de l’expert (une belle citation : « A la limite, plus l’expert a d’autorité, moins il a de compétence ») et du philosophe (avec son « abus de pouvoir », également valable ), et retenir le penseur qui s’attaque à l’explication du langage. Là de même, la critique est permise car si WITTGENSTEIN

( le fameux « ne rien dire sinon ce qui peut se dire »), remarqué par Bertrand RUSSELL, est proche de l’homme ordinaire, entre autre pour avoir été instituteur pendant plusieurs années dans des villages, jardinier dans un couvent, par choix, il est aussi issu d’une famille bourgeoise des plus puissantes de Vienne (il renonce à un héritage), ses travaux sont bien, et de quelle façon, scientifiques et philosophiques. De sorte que l’homme ordinaire, s’il crée et s’il vit avec son langage, est certainement bien incapable de dire comment il le crée, pourquoi il en vit, qu’est-il, en somme d’où vient-il ? L’appréciation portée par DE CERTEAU sur Claude LEVI-STRAUSS n’a pas à figurer dans un texte de cette dimension. Au passage, sans prendre parti, il y a bien une interrogation à propos de l’homme « sauvage » (certainement pas au sens péjoratif que l’on pourrait croire), qui ne peut ou ne veut dépasser sa condition pour créer non pas un seul langage mais une infinité qui pourrait être un tout pour un seul langage impossible. Je m’explique. Pierre CLASTRES, dans son texte « La Société contre l’Etat », 1975, aborde le sujet. Très vite ici, comment expliquer, et notamment au moyen du langage, parlé ou vécu, le refus, en tout cas l’impossibilité assumée de « progresser » au moyen de l’organisation sociale par le pouvoir, de peuples qui ne travaillent que deux ou trois heures par jour, en s’interdisant de fait qu’il en soit autrement, ou encore en ne recourant à la guerre qu’en dernier, sans idée de profit autre que le règlement d’un litige circonscrit, et surtout, c’est ce qui nous intéresse, sans une « armée » plus ou moins constituée, donc pas de chef, sinon le moment venu en faisant appel à celui qui l’a été la fois précédente pour l’abandonner aussitôt cette guerre terminée ? Pas d’histoire, pas de pensée nouvelle, pas de pouvoir organisé, sinon même tout cela refusé, mais comment et pourquoi ? Le « sauvage », lui, existe bel et bien, même s’il ne le sait pas.

Que reste-t-il ? La vision qui interdit la pensée devant des objets « abandonnés » et « recueillis », à Vermont (USA) dans un « merveilleux » Musée unique en son genre, jusqu’à se passer de l’idée d’y voir l’homme et son histoire, faute de pouvoir les y associer, et ne retenir que les « mille combinaisons d’existence ». Oui, mais dans un village aux trente cinq maisons « reconstruit », vide, sans les visiteurs, et des objets sans doute sans un grain de poussière qui traîne … Il y a là du morbide. Voire du mortifère. Ou bien le « don » de MAUSS, DE CERTEAU le dit, qui devient « obligatoire » (attention !). Encore, « l’art de perruquier », pour « subvertir la loi », sans la violer ni même la critiquer mais pour s’en distraire, et ainsi voir l’homme récolter et vivre des miettes à l’usine où il vit. Non.

Si l’invisible, l’indicible, l’absolu sont, il faut également qu’ils soient visible, dicible et divisible (ou séparable). Allant plus loin, l’explication qui pourrait justifier la pensée de DE CERTEAU est à trouver dans son texte analysant MERLEAU-PONTY (*), précédé de la citation de celui-ci : « Il y a une sorte de folie de la vision ». Et là, c’est d’autre chose qu’il s’agit. Peut-être : « La solution du problème de la vie ? On la reconnaît à ceci que le problème s’est évanoui » ( WITTGENSTEIN, Tractatus).

(*) Ci-après l’introduction à « La folie de la vision » de CERTEAU, ESPRIT, juin 1982, à propos de « Le visible et l’invisible », de Maurice Merleau-Ponty, GALLIMARD, 1964.

S’enfoncer dans le visible. Le livre n’a pas vingt ans (c’était en 1964) et il revient déjà d’un autre monde. Le visible et l’invisible surprend aujourd’hui par sa hauteur solitaire, par le lyrisme qui trouble son élégance, par le contraste entre la minutie et la hâte de sa marche vers « l’être ». comme les corps minéralisés de Pompéi, il porte inscrit le double séisme qui l’a saisi : une passion « ontologique », et la mort qui en a interrompu le geste. Le mouvement et l’accident, deux formes contraires de la relation au temps, coïncident en lui. Mais plus que la suspension tragique du texte frappe sa tension. L’éclat insolite qu’il reçoit de cette mort partout rappelée par sa « toilette » funèbre, il le doit moins à cet arrêt subit qu’à la marche qui le conduit vers un effacement philosophique dans la texture muette et mobile des choses. Le philosophe « s’enfonce dans le monde au lieu de le dominer » et « descend vers lui tel qu’il est au lieu de remonter vers une possibilité préalable de penser » (p.61). dans « l’élément » où se trace sa pensée, il se veut « englobé » (p. 195) par la « profondeur » qui le « captive », une « profondeur inépuisable » du visible.

Il se perd en mer. Son discours, séduit par le « ruissellement » de la « vie » (p. 93), raconte une « accointance » de la plage avec la mer (p. 173). Il est saisi par une « onde de l’Etre » (p. 180), car la perception visuelle est simultanément « vague » et « paysage » (p. 180) pour un corps « fasciné par l’unique occupation de flotter dans l’Etre » (p. 189). Sa réserve (philosophique et universitaire) est partout bougée, parfois bousculée, par une « vibration ontologique », « perpétuelle prégnance, perpétuelle parturition » (p. 155). Le discours semble progressivement « possédé » par « l’essence » (Wesen) qu’il vise et qu’il se donne à la vision, au point de se transformer en un Banquet nouveau, mais dont la scène serait désormais cette perception où la conscience subjective s’anéantit en retournant à l’événement « sauvage », originaire, d’une « existence brute ». Sans distraction, sans incertitude, mais non sans être mue par une croissante surprise, cette prose du monde se fonde. Le négligé même que l’urgence introduit dans sa distinction l’embellit : des mots s’y répètent, comme s’ils lui échappaient (pas le temps de les surveiller), incantatoires à la manière d’un refrain dans un poème. En fait, le lieu vers lequel elle se hâte et ou l’être doit la prendre se redouble en celui de son naufrage, aujourd’hui marquées de pensées dispersées, débris d’un voyage « notes de travail », fragments que l’érudite amitié de Claude Lefort a recueillis dans l’ordre de leur progression vers cette fin.

On cède à la séduction de ce discours testamentaire avant de savoir pourquoi. Mais n’est-ce pas ce qu’il analyse lui-même à propos de la perception ? La démarche de Merleau-Ponty « s’ouvre » aux choses, ou plus exactement à ce qui s’ouvre d’invisible dans le réseau de leurs apparitions. Elle s’enfonce vers ce qui ne cesse d’advenir dans la perception. Elle perd, en route, le bagage conceptuel produit par l’ob-servation positiviste ou par l’idéalisme subjectiviste : elle le soupçonne, elle l’ « interroge », elle s’en débarrasse peu à peu, au nom de l’expérience qui est l’origine muette du connaître et définit la fin de son élucidation. Dans ce parcours, Merleau-Ponty est soutenu par la tranquille assurance d’appartenir au « monde » à l’intérieur duquel le sujet « voyant » se distingue des objets vus. Il sait qu’il « en est ». mais il ne conclut pas qu’il « y est ». Nulle connaissance intuitive ou immédiate ne vaut à la conscience subjective une « fusion » ou une identité des choses. Il n’y a pas « d’ontologie directe » (p. 233). La perception visuelle suppose à la fois un « déjà là » du réel (une « préméditation » de l’être) et l’irrémédiable division qui rend possibles des voyants par la même distance d’objets vus.


Ange-Laurent Binbi


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