
Résultat du
Concours Prix
Musanostra
du texte court 2011Théme : La rencontre.
Texte finaliste au concours de nouvelles musanostra 2011
Le Cerf-Volant
On trouve de tout à Rameshwaram.
Un pont sur la mer.
Un temple à mille colonnes et des cahutes de pêcheurs.
Des pèlerins et des réfugiés.
Des oiseaux immobiles et leur reflet mouvant dans les flots.
Un soir, j’ai pris le train à Pondichéry en croyant partir pour une autre ville. J’ai voyagé toute la nuit sur la couchette d’un wagon brinquebalant où la climatisation, bien sûr, avait cessé de fonctionner. Je dis bien sûr car les choses, là-bas, marchent rarement comme elles devraient. Mais en Inde, cela n’a pas vraiment d’importance. On a le temps ou on le prend. C’est un pays d’acceptation, d’infinie patience.
A l’aube, j’ai pressé mon visage contre la vitre et j’ai regardé le soleil se lever sur l’océan. Devant moi, au ras de la voie ferrée, rien d’autre que la mer, dont le clapot se brisait sur les rails. C’est cela, l’arrivée à Rameshwaram. Une plongée dans les eaux primordiales, et la voix du chef de train qui nasille dans le haut-parleur semble vous annoncer le terminus de la terre. Pour moi, cela tombait bien, car j’étais déjà au bout de tout. Vous verrez, m’avait-on dit, vous déposerez vos bagages, vous resterez longtemps. A Rameshwaram, les gens oublient tout, même leurs rêves.
Mais moi, qu’avais-je à oublier ? Ma vie, c’étaient des riens, de ces riens additionnés qui finissent par faire un grand vide. Un ami qui vous quitte, une fille de vingt-huit ans qui n’utilise plus les mêmes mots que vous et mâche du marketing, du management, du débriefing à longueur de journée (Manon, arrête de me parler une langue étrangère !)... Des attentes déçues, des fins de jour amères, de toutes petites douleurs. Et puis un matin on se réveille et… quoi, qu’as-tu fait de ta vie ? Alors, une fin d’été pluvieuse, j’ai pris un billet open et je suis partie pour l’Inde, le pays dont j’avais rêvé à dix-huit ans et où je n’étais jamais allée.
Je me suis avancée sur la plage de Rameshwaram et j’ai constaté que les guides ne mentaient pas, que c’était bien vrai : la mer n’y avait pas de vagues. J’ai laissé mon regard fuir, très loin, vers cette ligne violette où glissaient les kattamarams sur l’horizon tremblé de brume.
Puis je l’ai vue, elle. Assise sur le sable, elle me tournait le dos. Une petite fille du peuple comme on en rencontre tant là-bas − corsage serré sur des épaules maigrichonnes, jupe de velours, et dans le dos, ces deux nattes entrelacées de jasmin. A l’autre bout de la plage, d’autres gamins jouaient en criant au ras des vagues. Pas elle. Aujourd’hui, en Inde, les enfants des classes aisées sont presque aussi turbulents que les nôtres. Mais les petits pauvres, eux, savent encore se taire. Et s’asseoir pour regarder la mer.
Je l’ai observée longtemps. Si sérieuse, si immobile. Parfois seulement elle bougeait la tête, juste assez pour suivre des yeux, là-haut, le vol d’un cerf-volant dont le losange d’or se déployait sur le ciel. Le sud de l’Inde n’est pas le pays des cerfs-volants. Les plus beaux lancers, c’est plus tard que je les ai vus, à Ahmedabad, à Bombay ou à Calcutta, pour les célébrations de l’Uttarayan à la mi-janvier, quand le soleil passe dans l’hémisphère nord. A la tombée du soir, j’en ai même vu de lumineux qu’on attachait ensemble et qui montaient en ribambelle vers le ciel. Dans le Tamil Nadu, ils ne suscitent pas le même engouement. Mais avant d’entrer dans l’hôtel, j’avais tout de même croisé un marchand ambulant qui proposait un étalage de ces oiseaux de papier montés sur un cadre de bambou.
Pourquoi ai-je eu envie d’en offrir un à cette petite ? Je ne sais pas. Peut-être parce qu’elle me semblait trop grave, trop silencieuse. Je me rappelais Manon au même âge, sur les plages de Lacanau ou d’Hossegor. Ma petite inconnue de Rameshwaram, j’aurais voulu la voir courir comme elle. Sous sa jupe de velours violet, j’aurais aimé que virevoltent ses petites jambes en allumettes. Quelque chose − un préjugé d’Occidentale peut-être − me disait qu’une enfant aussi tranquille ne pouvait pas être tout à fait heureuse.
Je suis retournée prendre mon porte-monnaie à l’hôtel. Dans la rue, j’ai retrouvé le marchand, et parmi les objets disparates entassés dans sa charrette à bras, j’ai choisi un cerf-volant orange serti de minuscules morceaux de miroir. Quand je suis revenue sur la plage, les bouts de verre ont projeté leurs reflets sur le sable. La petite fille était toujours là, tournée vers l’océan. Je me suis approchée d’elle, mais quelqu’un m’avait devancée. Un homme en longui était accroupi à son côté. Ils ont échangé quelques mots en tamoul. Un instant, j’ai vu leurs profils se détacher sur le fond à pleine plissé de la mer. Puis il s’est relevé pour se pencher vers elle et l’a soulevée dans ses bras. Dans ce geste, la jupe violette s’est retroussée. Le dernier volant ne recouvrait rien du tout. Là où auraient dû être les pieds, il n’y avait qu’un vide.
Je suis restée figée, mon cadeau inutile entre les mains. La fillette avait noué les bras autour du cou de son compagnon. Il s’est tourné vers moi, interrogateur. Puis il a baissé les yeux vers le cerf-volant.
J’ai dégluti, la gorge nouée.
− C’était pour elle. Je ne savais pas. I am so sorry…
− How kind of you ! Kamala va être si heureuse… Je lui apprendrai à le faire voler. C’est ma fille, ma plus jeune fille.
Il a fait un geste pour désigner la mer, il a souri, comme si c’était à lui de s’excuser.
− Civil war, madam…
Il a réitéré son geste et j’ai compris. Il y avait tout près, à Mandapam, un camp d’accueil pour les réfugiés tamouls du Sri Lanka.
− Nous étions pêcheurs, a-t-il expliqué dans son anglais trébuchant, en roulant les R. « Là-bas, à Trinconalu, sur la côte nord-est de l’île.
Ils me fixaient tous les deux de leurs yeux immenses, leurs yeux sans fond où dormait la sagesse millénaire d’un peuple.
− Beaucoup de mines là-bas…
Il ne savait plus quoi dire, alors il a souri encore. J’ai donné le cerf-volant à Kamala. Elle a entrouvert les lèvres, découvrant ses gencives roses où manquait une dent.
− Thank you, madam !
− Elle va apprendre, répétait son père. Je lui montrerai. Elle a toujours ses deux bras, vous savez !
Ils ont ri ensemble. Kamala a levé les yeux vers le cerf-volant des autres enfants, qui filait très haut vers le ciel.
− Elle aussi, elle fera voler le sien. Bientôt !
Je les ai regardés s’éloigner. Kamala serrait l’oiseau orange sur sa poitrine, le vent jouait avec la jupe vide dont je n’arrivais pas à détacher les yeux. Il y a des riens pires que les miens, j’avais sans doute besoin qu’on me le rappelle.
Je ne suis jamais retournée à Rameshwaram. Mais il m’arrive encore de rencontrer Kamala − sur les plages silencieuses de mes nuits. Là, elle n’est jamais assise. Elle court sur le sable comme courait Manon à son âge, ses petites jambes maigres tricotant au ras de l’eau, pareilles aux pattes des tourne-pierres sur les rivages de nos contrées. Le visage levé, elle tire les fils d’un cerf-volant serti de miroirs dont les reflets se mêlent au clignement des étoiles.
Dans les rêves, on n’a pas besoin de pieds pour danser.
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