La bête


Elle s’était levée tôt ce matin là. Le printemps lui faisait toujours cet effet. Un rien euphorique, elle feuilletait un magazine devant son café brûlant qu’elle ne terminerait pas, elle ne le terminait jamais. Ca sera une belle journée pensa-t-elle. La perspective de voir un bout de ciel bleu la rassérénait. Elle était comme ça, heureuse pour un peu de soleil.

Lui était parti à l’aube. Une rencontre entre amis l’avait tiré difficilement du lit. Ils s’étaient embrassés rapidement car il était en retard. Comme toujours.

Soudain le ciel s’obscurcit. Tiens se dit-elle, le temps change. Evidemment les mois d’avril ne sont jamais pleins de certitude. Elle était absorbée par sa lecture lorsqu’il entra. L’ondée imprévue de cette matinée avait compromis sa journée. Elle fut étonnée de le voir, elle fut également surprise de sa triste mine. Il semblait ennuyé. Cela ne lui ressemblait pas. Il s’installa face à elle sans dire un mot. Ils échangèrent un regard. Et puis il commença à lui parler. Le temps parut se suspendre. Les mots dansaient autour d’elle. Il avait revu une jeune femme, un amour de jeunesse. Elle était revenue s’installer sur la côte d’Azur après des années d’absence. Toujours aussi jolie. Presque la même qu’antan. Professionnellement elle avait réussi sa vie. Des amis, elle en avait beaucoup. Mais elle n’avait jamais retrouvé l’amour qu’elle avait connu avec lui. Silence…Il reprit son souffle. Il attendait qu’elle parle mais elle ne disait mot. Elle patienta car il y avait une suite, elle le savait, elle le sentait. Insidieusement la bête était apparue. Elle l’invita à continuer son récit. Il hésita, bafouilla. Puis le débit reprit. Inexorablement, inlassablement. Elle avait acheté une jolie bâtisse dans une petite crique. Un coup de cœur. Une de ces maisons dont on rêve sans jamais vraiment l’avoir. Mais la solitude lui pesait. Elle lui avait avoué qu’elle l’enviait d’avoir trouvé le bonheur avec sa femme et son enfant. Re-silence. Il semblait à nouveau hésiter. Stupidement il lui demanda ce qu’elle lisait. Il ne lui demandait jamais ce qu’elle lisait. Elle se sentit encore obligée de l’inviter à continuer. Car maintenant que la bête était là, il fallait qu’elle sache. Un besoin impérieux la poussait vers le désir morbide de connaître la suite. Il continua donc…

C’est vrai, cette fille était malheureuse. Elle attendait autre chose dans sa vie. Tout lui avait souri mais les hasards de l’existence ne l’avaient pas conduite au bonheur. Comme elle aurait été heureuse d’avoir une petite fille comme la sienne. Elle en rêvait. Ils avaient évoqué leur passé. Leur relation houleuse. Ils s’étaient plu à se souvenir de leur dix-sept. A dix-sept ans tout semble si simple et maintenant tout était compliqué. Lorsqu’il l’avait quitté ce soir-là et qu’il était rentré se blottir contre sa femme, il avait trouvé difficilement le sommeil. Pourtant l’odeur familière de son épouse, son souffle régulier l’avait peu à peu apaisé. Mais la bête était là désormais, tapie entre eux.


Sonnée, K.O. voilà comme elle s’était retrouvée ce matin là. Tout avait soudainement changé : les couleurs, les odeurs. Rien n’était plus pareil. Elle n’avait rien vu venir. Elle n’avait même pas imaginé qu’il puisse en regarder une autre. Et voilà qu’elle avait une rivale. Et quelle rivale ! La femme des fantasmes ! L’image obsessionnelle du passé qui ressurgissait soudain. Oui c’était la bête.

Après l’aveu, ils étaient restés silencieux. Un silence pesant. Lui sombre, elle pâle. Ils ne se sont quasiment rien dits. Il est sorti. Elle est demeurée là dans cette cuisine devant sa tasse de café à présent glacée. Il a fallu reprendre le cours des choses. Laver sa tasse de café, ranger les jouets qui traînaient ça et là, faire le lit… Tout cela elle le fait mécaniquement. Elle se plante devant le miroir, tire sa peau, elle se sent vieille soudain, les petites rides lui paraissent tellement grandes. Elle grimace, elle se sent moche, très moche. Oui parce que la bête elle…

Elle ne cesse de penser, de ressasser. Elle les imagine : ils se redécouvrent, ils ne gardent que le meilleur d’eux-mêmes. Elle n’a pas connu son mari à dix-sept ans. Elle est absente de cette histoire, elle n’a pas sa place. Elle a mal, très mal. C’est donc cela pense-t-elle, c’est ça la souffrance. Elle voudrait hurler sa rage. Elle voudrait qu’il soit mort. Elle voudrait tuer la bête. Mais cette dernière existe, est là et ne disparaît pas. Sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille sans arrêt elle se répète ce vers de Baudelaire. Essayer de ne pas souffrir, trouver une parade à l’angoisse, au vide qu’il lui a donné. Mais la bête s’est emparée d’elle. Elle la ronge de l’intérieur.

Il est rentré tard ce soir-là. Il veut parler encore. Elle ne peut plus l’entendre. D’ailleurs qui y a-t-il à dire ? Il en désire une autre. Ses pensées sont ailleurs. Mais la bête surgit, elle ne peut la canaliser. Une pression démoniaque s’empare d’elle. Elle se met à parler, elle veut tout savoir, quitte à avoir mal… Irrésistiblement attirée par les détails, elle veut imaginer chaque moment qu’ils ont passé ensemble. Lui, affirme qu’il n’y a rien de plus qu’une attirance. Inconcevable et puis qu’importe il l’a trompée quand même !


Les heures s’égrènent, les jours passent. Les silences alternent aux discussions houleuses, douloureuses. Les questions demeurent en suspens sans réponses. Que peut-il lui dire à présent. Il lui a transmis la bête. Que peut-elle en faire ?


S’ensuit alors une traque. Traque des informations. Elle veut tout connaître de l’autre : passé, présent, occupation, lieu de loisir…Elle veut mettre un visage sur cette ombre. Pas difficile de la retrouver dans cette petite station balnéaire de M…Tout le monde sait ce que l’autre fait. Impossible de la rater. La traque… oui car bien de cela dont il s’agit. Elle sait qu’elle peut facilement avoir des renseignements auprès de ses amis. Ils ne savent pas car évidemment son mari s’est bien gardé de le dire. Une fois par semaine ils se réunissent tous. C’est à cette occasion qu’elle aura ce qu’elle veut. Antoine l’un des proches de son époux lui est sans aucun doute précieux. Mais elle n’ignore pas qu’Antoine est subtilement intelligent et que peu de choses peuvent lui échapper. Alors comment l’amener sur ce terrain glissant ? Rien n’est plus périlleux… Elle commence à évoquer sa propre jeunesse avec lui, puis ils parlent de la vie en générale et voilà qu’elle lui pose des questions sur ses vieux souvenirs : les anciens amis, les musiques, les sorties, les premières amours…Son interlocuteur évoque volontiers ces années là.

Antoine s’épanche : ses amours, ses erreurs, ses doutes. L’alcool aidant il devient de plus en plus loquace. Il lui donne involontairement tous les renseignements voulus, attendus, espérés. La bête s’est installée à M… dans un secteur où manifestement elle excelle : la vente immobilière. M… est une adorable petite ville où les étrangers aiment à se retrouver : farniente, soleil, plage… Elle a ouvert une agence dans le centre ville. Elle a décidé de revenir sur les lieux de son enfance, trop fatiguée dit-elle par la vie trépidante des grandes cités européennes.

Ça y est la bête est là ! A présent il faudra compter avec elle ! Sans doute la verra-t-elle. D’ailleurs il faut qu’elle la voie.

Progressivement elle réussit à glaner les informations qui lui permettront de voir sa rivale. Elle se prépare à l’affronter.

Le printemps, cette saison qu’elle aimait tant, a changé. Le ciel s’est délavé, les fleurs se sont fanées. La vie s’est légèrement modifiée. Pourtant de l’extérieur elle ne laisse rien paraître. Elle se lève tous les matins pour aller travailler, elle se colle un sourire de circonstance, elle arrive même à discuter sur un ton badin, elle peut même jouer à la comédie du bonheur. Evidemment sa silhouette s’est affinée, les traits se sont émaciés, elle a beaucoup moins de patience avec sa fille et lorsqu’elle voit ou entrevoit l’harmonie d’un couple elle a si mal que cela en devient intolérable.

Déterminée au face à face, elle cherche par tous les moyens à être confrontée à sa rivale. Mais elle a peu d’opportunités. Aussi décide-t-elle d’aller à sa rencontre. Elle se rendra donc dans son agence immobilière. Après tout elle pourrait facilement jouer la comédie. Depuis quelques temps elle s’est rendue compte qu’elle excellait à cet exercice.

Ce matin de mai, elle se prépare avec une attention particulière. Elle se maquille les yeux, se peint les lèvres, enfile un pantalon qui l’avantage et un petit corsage qui met en valeur sa poitrine. Elle se résout même à se percher sur des talons aiguilles, elle qui déteste cela. Elle passe nerveusement la brosse dans ses cheveux bruns. En levant le visage dans le miroir, elle est stupéfaite de se voir. Voilà longtemps qu’elle n’avait plus fait d’excès de coquetterie. « Pas si mal mais peut mieux faire » se dit-elle avec aigreur. Attrapant son sac au passage, elle quitte précipitamment la maison. En se rendant à l’agence, elle a le temps de réfléchir à ce qu’elle dira ou fera, mais c’est surtout la perspective de découvrir l’autre qui la remplit d’effroi. A quoi ressemblait-elle ? Etait-elle aussi jolie qu’elle l’imaginait ? Qu’allait-elle faire ensuite de cette rencontre ? Arrivée à l’endroit voulu, elle s’aperçoit que ses mains tremblent. Elle ne doit pourtant laisser rien paraître, il faudra faire face.

Lorsqu’elle pousse la porte de l’agence, elle éprouve une sensation vertigineuse. Rapidement elle se ressaisit. « Bonjour » lance t-elle à la cantonade sans vraiment voir à qui elle s’adresse. Une voix douce et juvénile lui répond. Une impression de déchirement intérieure s’empare d’elle. Quand enfin elle a le courage de regarder son interlocutrice, elle est stupéfaite de découvrir une toute jeune fille qui doit être à peine âgée de 25 ans. Ce n’est pas la bête pensa-t-elle. Immédiatement son sens de l’à propos ressurgit. Melle T… n’est pas là ? Non elle a pris sa journée. Oh comme c’est dommage, je suis son amie d’enfance, j’aurais tellement aimé lui faire la surprise, comprenez moi nous avons grandi ensemble, où pourrais-je la trouver ? Rien de plus simple, elle a décidé de prendre soin d’elle aujourd’hui, elle est au centre de beauté qui se trouve dans les vieux quartiers de M…, vous savez cet institut magnifique…

Cela avait été tellement facile. Prise d’une excitation incontrôlable, elle était repartie directement vers l’endroit indiqué par la jeune fille. C’était le lieu huppé de M…, les femmes de notables s’y retrouvaient, et accessoirement la bête y était…Cet endroit, elle l’adorait mais le fréquentait peu. Cela dit c’est avec une certaine assurance qu’elle pénétra dans le centre. Les lieux étaient feutrés, élégants, les effluves d’un parfum entêtant flottaient dans l’atmosphère. Une femme à la beauté figée l’accueillit avec un sourire de circonstance. Elle n’avait pas rendez-vous mais enfin elle s’arrangea pour qu’on l’acceptât. C’était tellement facile. Lorsqu’on la fit entrer dans la salle de soin, son regard balaya la pièce. C’était bondé. La plupart des visages ne lui étaient pas inconnu, forcément M… était une si petite ville. Soudain elle aperçut une femme qui avait à peu près son âge. Belle, très belle. Elle ne la connaissait pas. Elle sut que c’était elle. Elle vacilla un bref instant mais très vite elle se ressaisit. Cependant elle ne pouvait la quitter des yeux, elle la fascinait. Elle croisa ses yeux verts. La bête était belle ! L’une des responsables du centre se dirige vers elle, elles se connaissent bien, elles se voient devant l’école des enfants. Madame P… comment allez-vous ? Bien sûr la bête réagit. Elle aussi a compris. Elle aussi semble ne pas pouvoir détacher son regard d’elle. Voilà à présent elles savent, elles se connaissent. La bête affiche un sourire plein de certitude, elle ne semble douter de rien. L’employée du centre ne cesse de babiller, les enfants, leur suivi scolaire, le travail… Le flot de paroles se mélangeait aux bruits de séchoirs à cheveux, aux bavardages intarissables des femmes qui occupaient les lieux, mais elle avait du mal à les entendre. Tout paraissait tellement irréel. Elle refaisait dans sa tête le film de la rencontre entre la bête et son époux : il l’avait touchée, sans doute embrassée, il avait partagé avec elle des moments auxquels elle n’assisterait jamais. Elle se sentait si impuissante. On lui avait volé quelque chose. Elle se laissa coiffer, elle se laissa manucurer. Elle répondait mécaniquement à son interlocutrice qui saisissait énergiquement les mèches brunes de ses cheveux. Le temps avait été si long. Elle se fit raccompagner à la sortie en promettant évidemment de revenir le plus vite possible. Le pas nerveux, elle traversa l’artère du boulevard en se retournant de temps à autre. L’employée était toujours sur le seuil et lui faisait signe ostensiblement.

Il fallut ensuite rentrer à la maison. C’était si difficile. Elle aurait voulu partir. Tout quitter. Pour aller où ? Abandonner cet appartement qu’elle aimait tant ? Démissionner d’un travail qui l’avait toujours passionnée ? Dire à sa fille qu’elles déménageaient mais sans papa ? Le quitter ? Lui ? Cet homme qu’elle connaissait par cœur ? Cet homme qu’elle aimait au-delà de toute expression ? Mon Dieu… Tout était si difficile.


Sa fille l’accueillit avec effusion. La petite fille enfouit sa tête dans ses cheveux. Un sourire flotta sur ses lèvres. Lorsqu’elle était enfant, elle avait toujours rêvé d’un foyer chaleureux et serein. Sans doute parce celui de ses parents ne l’était pas. Elle avait rencontré son époux alors qu’elle avait terminé ses études et qu’elle s’était lancée avec passion dans le métier d’infirmière. Elle aimait les gens. Elle avait toujours eu la sensation qu’elle était née pour donner aux autres. Travailler dans un univers où la souffrance est monnaie courante ne l’avait pas effrayée. Avec son époux l’attirance avait été immédiate. C’était un homme qui s’était imposé à elle comme il s’imposait aux autres. Rien ne lui résistait longtemps. On l’adorait ou le détestait. Amoureuse, elle l’avait été instamment même si elle n’avait pas osé le lui avouer. Trop fleur bleue, trop romantique. A vingt-huit ans elle avait trouvé cela un peu déplacé. Elle l’avait voulu à tout prix même si elle avait réalisé qu’il aimait les femmes et qu’il ne les laissait pas indifférentes. Intuitivement elle avait compris qu’elle était la compagne idéale pour ce genre d’homme. De toute façon elle le voulait et d’une manière presque animale. Le jeu de séduction avait été long et c’était elle qui l’avait mis en place. En fait, lui avait attendu patiemment. Les rôles avaient été inversés. Elle lui avait fait la cour. A partir du moment où ils étaient devenus un couple, une folle passion s’était emparée d’elle. Rien n’était assez fou pour lui. Les dîners en tête en tête prenaient des allures de rendez-vous clandestins où il faut en dire le plus car il reste peu de temps. Deux amants voilà ce qu’ils avaient été pendant les deux premières années de leur relation. Ils faisaient l’amour partout. Ils riaient comme deux adolescents. Ils pouvaient partir sur un coup de tête vers une destination qui les faisait rêver. Tout allait très vite avec lui. D’ailleurs au bout de deux ans elle était enceinte. Le rêve continuait. Leur vie devint plus calme mais toujours atypique. Ils formaient un beau couple : lui hâbleur, loquace et fantaisiste, elle spirituelle, douce et attentive. On les enviait, on ne donnait pas cher de leur union. Mais elle durait cette union et dans une harmonie à peine dicible. Leur fille avait parachevé le tableau idyllique. C’était presque une image d’Épinal.

Bien sûr il lui avait parlé de ses amours anciennes. Il ne lui avait pas caché l’existence de deux femmes qui avaient beaucoup compté pour lui. Deux femmes qui avaient été rivales. Il avait perdu la première à cause de la seconde. La douleur trop immense de l’avoir perdue à jamais avait annihilé toute espoir chez lui de recommencer une autre vie avec la seconde. La seconde c’était la bête. Elle était la femme de l’ombre, l’éternelle maîtresse, celle qui par qui le scandale arrive. Une personnalité brillante, un physique irréprochable. Une rivale de taille. Tout cela elle ne l’ignorait pas. Elle était consciente de l’importance de cette fille. Etrange qu’elle soit revenue, pourtant là où elle vivait auparavant tout lui avait réussi.

Plongée dans ses pensées, elle n’avait pas entendu son époux rentrer. Elle sursauta lorsqu’il lui toucha son épaule : « bonsoir » dit-il d’une voix morne. Son cœur se serra. Il avait l’air préoccupé, il semblait ailleurs. Elle était convaincue qu’il pensait à la bête. Depuis plusieurs jours il paraissait tendu, nerveux, il répondait avec agacement à ses questions. Ils se disputaient souvent à cause de la bête car bien sûr elle ne pouvait s’empêcher de lui en reparler. Incapable de se murer dans un silence qui l’aurait sans doute protégé, elle entretenait la discussion autour de cette femme. Il ne cessait de lui répéter qu’il ne la voyait plus. Mais il lui laissait entendre qu’il ne l’avait pas oublié. Cela lui procurait une douleur incommensurable. Elle avait la respiration coupée tant il lui était insupportable de penser que son époux appartenait un peu à une autre.

Mais ce soir-là elle considérait que la situation était différente. Elle avait vu la bête. Elle avait bien senti que la bête n’avait pas fait le deuil de son amour de jeunesse. Elle avait pressenti qu’ils se voyaient encore. Pars lâcha-t-elle brutalement. Il leva vers elle des yeux interrogateurs et poussa un long soupir. Non il ne voulait pas partir. Il avait pris sa décision. Il avait fait un choix : celui de rester dans une famille qu’il aimait. Non elle ne voulait pas qu’il reste, il était nécessaire qu’il s’en aille, il lui mentait, la vie devenait insupportable avec lui. La trahison ne pouvait plus nourrir leur couple. Tant pis pour l’amour, tant pis pour leur famille, tant pis pour leur fille, et surtout tant pis pour elle. Il s’approcha d’elle. Elle le repoussa violemment, elle aurait aimé le tuer. L’impuissance la rendait agressive et parfois même vindicative. Fous le camps hurla-t-elle. Je ne peux plus ! Dégage bon sang ! Leur fille commença à pleurer. Ses sanglots redoublèrent à la vue des larmes de sa mère et du visage décomposé de son père. Jamais telle scène ne s’était déroulée sous ses yeux. Vois ce que tu fais de moi, vois ce que tu fais à notre enfant cracha-t-elle folle de rage. La tension était à son comble. Il jurait tous les grands dieux qu’elle était la femme de sa vie, il l’implorait de la croire. Oui c’était vrai qu’il avait une attirance pour cette fille ; c’était vrai aussi qu’ils étaient allés trop loin, mais tout cela était bien fini. Il ne pouvait envisager la vie sans elle. Il l’aimait. Il la respectait. Il éprouvait pour elle une reconnaissance infinie. Tu me dégoûtes finit-elle par dire, que veux-tu que je fasse de ta reconnaissance. Tu veux rester et bien soit reste nous verrons bien où tout cela nous mènera. La discussion s’était arrêtée là. Un grand froid s’était emparé d’elle. Elle vaqua à ses occupations. Elle fit semblant à être gaie avec sa fille. Cette dernière loin d’être dupe la scrutait avec attention cherchant le moindre signe de fléchissement. Mais rien n’arrivait. Maman continuait de jouer avec elle, lui racontait des histoires avec de s’endormir en lui promettant pour le lendemain monts et merveilles. La petite fille s’endormit. Elle ferma doucement la porte. Elle se dirigea dans la salle de bain. Elle avait besoin de se rafraîchir, de se purifier, elle se sentait souillée. Cette journée l’avait harassée. Oublier c’était tout ce qu’elle demandait. L’eau tiède la rasséréna. Elle appuya la tête contre le mur et sanglota sans bruit un long moment. Combien de temps resta-t-elle ainsi ? Elle ne le sut vraiment. C’est son époux qui vint la chercher et qui tendrement la fit sortir de la douche, l’enveloppa dans une éponge et la frictionna avec douceur. Ils se couchèrent ensemble. Il lui fit l’amour avec ardeur. Elle ferma les yeux et se plut à oublier tout le reste. Une pause…


A l’aube, le soleil printanier pénétra à travers les jalousies des persiennes et la réveilla. Paradoxalement elle se sentait heureuse. Elle avait l’impression de vivre chaque moment de sa vie. Elle s’étira et le regarda dormir. Sa tête était enfouie dans l’oreiller, son visage était détendu, si différent de ce qu’il était dans la journée à présent. Il ne l’avait pas habitué à cela. Lui si plein d’assurance, si convaincu de son bonheur et de sa capacité à l’être. Voilà qu’il ne l’était plus, voilà qu’il connaissait les affres de l’incertitude amoureuse. Son monde avait bougé. Son équilibre était ébranlé. De maître de la situation il était passé au rang de pantin du destin. Il ne savait pas faire avec ça. C’était inconcevable. Il était fait pour maîtriser et au lieu de cela il se débattait dans les méandres de son cœur déchiré entre deux femmes. Sois sage ô ma douleur et tiens toi tranquille, à nouveau ses vers lui revenaient à l’esprit. Elle ne devait pas se laisser emporter par la tristesse. Elle glisserait alors inexorablement sur une pente dangereuse. Autant se lever et ne pas ruminer. La bête était toujours là, présente à ses côtés, fidèle et obsessionnelle. Que n’aurait-elle donné pour ne plus y penser !


Assise devant son café, elle réfléchissait à ce qu’elle devait faire. Faire le mort et attendre que l’orage passe ? Ce serait immanquablement la solution idéale. Une personne rationnelle le ferait. Etait-elle rationnelle ? Elle sourit et secoua la tête. Ridicule, elle en était incapable. Une discussion s’imposait avec la bête. Elle devait la voir absolument. C’était décidé, elle la verrait. Après l’hôpital elle trouverait le moyen de provoquer une rencontre.


Rapidement elle se prépara, réveilla sa fille afin de la déposer à l’école, embrassa son époux encore endormi et quitta la maison. La petite fille déposée à l’école, elle fila vers l’hôpital car elle était en retard. Aux vestiaires elle enfila sa blouse blanche et appliqua son badge sur celle-ci. Elle travaillait dans un service pointu, celui des soins intensifs. Elle prit le relais avec sa collègue qui la renseigna sur les nouveaux entrants. Il y avait depuis la nuit dernière un jeune homme âgé d’à peine 19 ans qui avait tenté de mettre fin à ses jours. Son état était extrêmement préoccupant, il était sous haute surveillance. Elle se rendit directement à son chevet afin de vérifier ses constantes. Le bruit des machines qui le maintenait en vie rappelait avec insistance la fragilité de son état. Le respirateur artificiel était oppressant. Le visage du jeune homme était blafard. Tout le haut du crâne était bandé car il s’était tiré un coup de révolver. Elle lui caressa la joue. C’était encore un enfant. Combien avait-il du souffrir pour en arriver à commettre l’irréparable. La souffrance chez l’humain peut parfois devenir intolérable, invivable, elle n’en doutait pas un seul instant. Son expérience en tant que soignante l’avait confortée dans cette position. Parfois, plus rien ne nous retient. L’enfer c’est de vivre alors mieux vaut mourir. Elle nota que sa perfusion devait être remplacée et elle s’affaira donc autour du jeune homme avant d’aller vois ses trois autres patients. Le temps passa rapidement. Son travail ne parvenait pas à l’absorber totalement. Son esprit était ailleurs. La bête était là, tapie dans l’ombre. Elle l’accompagnait dans le moindre de ses gestes.


A vingt heures, elle quitta l’hôpital. A plusieurs reprises dans la journée elle avait tenté de contacter son époux mais sans succès. Cela lui avait paru suspect car il était rare qu’il ne réponde pas au téléphone. Parvenue dans sa voiture elle s’empara avec fébrilité de son portable et recomposa le numéro de son époux. La musique insupportable de sa messagerie accompagnée du refrain impersonnel se fit entendre. Elle raccrocha rageusement. Où était-il ? Que faisait-il ? Elle traversa la ville à vive allure. Elle s’imaginait mille et un scénarii entre lui et elle. Bon Dieu, où sera-t-il ! Elle était désespérée. Elle fit une violente embardée quand arrivée à un feu rouge elle fut obligée de piler brusquement. Les jointures de ses doigts étaient crispés sur le volant en cuir, des gouttes de sueur coulaient entre ses seins, ses oreilles bourdonnaient. Tout devenait incontrôlable. Elle ne pouvait plus réfléchir posément. Chaque personne qu’elle apercevait dans la rue devenait pour elle un témoin potentiel de la trahison conjugale. Toute la petite ville de M… devait être au courant de la liaison de son époux. Car personne n’ignorait la relation passée qui avait uni la bête et lui. Ah comme ils devaient tous se gausser en la voyant ! Elle, la parfaite petite femme au foyer ! Elle dont on avait dit qu’elle ne saurait pas le garder ! Elle qu’on avait qualifié d’ange qui s’était mariée à un démon ! Soudain le téléphone sonna. Son époux. Elle s’empara du combiné. Son époux était désolé mais il avait eu un rendez-vous avec un client important et le téléphone ne passait pas là où il se trouvait. Il était en route, il serait à la maison d’ici une vingtaine de minutes. Il l’aimait, il l’embrassait. Tremblante, elle raccrocha. Comment retrouver la sérénité ? Cette journée avait été littéralement infernale. Lui ne semblait pas mesurer la souffrance dans laquelle elle était plongée. Il n’avait pas non plus réalisé à quel point la jalousie rongeait sa femme.


Elle ralentit considérablement son allure en essayant de recouvrer son calme. Arrivée chez elle, elle discuta brièvement avec la nurse qui s’occupait de sa fille après l’école. Lorsque cette dernière fut partie, elle se servie un verre de vin. L’alcool la rendit plus légère et moins anxieuse. Elle accueillit son époux avec un doux sourire ne laissant rien apparaître de ses émois de la journée. Quelque peu apaisé par l’attitude de la jeune femme, il engagea avec elle une conversation agréable en lui faisant part des mille et uns projets qui l’animaient. Pour la première fois et cela depuis longtemps elle s’intéressa à autre chose qu’à la bête. L’esprit tout entièrement consacré à son mari elle ne vit pas le temps passer. Encore une pause…


Elle repartit à l’hôpital le cœur léger. C’est avec insouciance qu’elle franchit le hall du secteur des soins intensifs. L’odeur d’éther lui saisit les narines. Le bruit familier des instruments de surveillance lui rappela que ses malades l’attendaient. Elle pénétra dans le sas des soins. Elle vit avec surprise plusieurs personnes affairées autour de son jeune malade. Que se passait-il ? Le cerveau est mort lâcha le médecin responsable. Il faut voir la famille continua-t-il. Elle contacta les proches du jeune homme. Elle sut dire les mots qu’il fallait. Elle fut une piètre consolation au regard de la douleur ressentie par les parents mais elle savait que sa présence pouvait constituer un certain réconfort. La journée fut pesante. Comme toujours lorsqu’on perdait un patient… On se parla peu dans le service ce jour-là. On accomplit les tâches mécaniquement, chacun plongé dans ses pensées. Sans doute parce que la mort les renvoyait individuellement à un épisode marquant de leur propre existence.


C’est avec soulagement qu’elle quitta l’hôpital. Elle décida de passer par la vieille ville, n’évitant pas ainsi les encombrements mais peu importait elle avait besoin de voir la vie grouiller autour d’elle. Lorsqu’elle longea le petit port de plaisance qui se trouvait au cœur de la ville, elle tourna machinalement la tête pour fixer l’horizon. Ce faisant son regard heurta un couple qui semblait se disputer. La bête et son mari… Que ressentit-elle  à ce moment précis ? Elle eut des difficultés à reprendre son souffle. Elle les observait fascinée. Lui secouant la tête, elle faisant des grands gestes. Rien n’était terminé, tout cela commençait à peine. Alors sa décision fut prise.


Plus tard, bien plus tard alors qu’elle était rentrée chez elle et qu’elle eut joué à la comédie du bonheur, elle prétexta une migraine et se coucha très tôt. Son époux attentif s’occupa de leur fille. Ils ne s’adressèrent pratiquement pas la parole. Elle partit très tôt. Elle avait pris soin avant d’embrasser longuement sa fille. En fermant la porte de la maison, elle jeta un dernier coup d’œil à l’intérieur puis fila en vitesse dans sa voiture. Elle roula jusqu’à l’agence immobilière de la bête. Elle attendit patiemment l’heure d’ouverture. Elle la vit. Elle avançait la démarche chaloupée, la mine fière, elle fondait l’espace avec assurance.


Postée dans son véhicule, elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Tout alla très vite ensuite. La portière qui claque, le pas rapide, la porte de l’agence qui s’ouvre, la bête qui se tourne vers elle avec un grand sourire, le sourire s’efface, la bête lève un bras pour se protéger, un cri se fait entendre, un coup de feu retentit. Ça y est se dit-elle, la bête est partie, ça y est, j’ai gagné, ça y est je n’ai plus mal…ça y est. Et puis plus rien.



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Le ciel de juin était d’un bleu azur ce matin là. L’été s’annonçait. L’homme est assis dans la cuisine, les mains enfouis dans sa chevelure brune, les larges épaules secouées par des sanglots irrépressibles. Devant lui le journal local de la ville de M… qui titre en caractère gras : Le geste d’une désespérée dans une agence immobilière du centre ville : une jeune femme s’est donnée la mort hier.






FIN















BASTIA LE 24 SEPTEMBRE 2009


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