c'est Sylvie Dubin, d'Angers qui a su séduire le jury Musanostra avec
son texte "S'ils nous pardonnent".




S’ILS NOUS PARDONNENT


Est-ce qu'en tombant à terre
Les toros rêvent d'un enfer
Où brûleraient hommes et toreros défunts
Ou bien à l'heure du trépas
Ne nous pardonneraient-ils pas
En pensant à Carthage Waterloo et Verdun

Jacques BREL, Les Toros, 1964








Tu n’avais pas rêvé cela, non, pas cela : la terre retournée par les piétinements, les vociférations des bouches, un soleil de cinq heures plus pâle qu’une lune, et dans le ventre, le remuement de ton âme en déroute. Ô torero ! L’ennemi est là ! Tu sens l’haleine chaude de son mufle, l’odeur âcre de vos sueurs mêlées t’écœure, tu croises l’œil assombri par la rage et butes sur le front têtu comme un poing. Tu n’avais pas rêvé cela : la pointe blanche qui fouit ton ventre et ton âme. Tu ne bouges pas sous la douleur, tu t’abandonnes à elle, tu t’enroules sur elle comme pour t’y endormir, sans bravoure ni refus. Est-ce pour cela que tu es né, est-ce ainsi que l'on meurt, torero ?


On dit que tu avais été un enfant si sage que les gamins du quartier ne t’invitaient jamais au galop dans les rues. Tu te tenais près de la mère, tout entier dévoué à cette femme gracieuse, qu’un veuvage précoce avait laissée étrange. Tu ne te rappelles pas la naissance du petit frère, à votre retour en France, plusieurs mois après la mort du père. Tu te souviens seulement que tu pleurais beaucoup, sans bien savoir si tu pleurais ce père ou le pays quitté. Qu’avais-tu ramené d’autre de Séville, que ce deuil inexprimable ? Qu’avais-tu retenu de la Maestranza, du soleil et de l’ombre, et du sang sur le sable ? Elle était revenue dans la maison de ses aïeux, errait parmi ses morts, entre les fauteuils empoussiérés, faisait crisser les parquets sous ses pas somnambules, puis, postée à la fenêtre donnant sur le jardin de la Couronne, étudiait longtemps, dans le ciel, la géométrie des nuages. Il n’est pas certain que tu aies su pourquoi elle s’égarait ainsi. Avais-tu même entendu sinuer la rumeur ? As-tu surpris, dans une bouche crapaudeuse, ce bon et méchant mot, la cornada du cornudo tant la honte présumée des uns console des vraies bassesses des autres ? A-t-on chuchoté à tes jeunes oreilles les antiennes usées de l’honneur à venger ? Torero ! L’honneur, l’honneur ! La vérité était ailleurs (mais qui déchiffrera jamais le drame intime qui s’était joué là-bas ?) Tes grands-parents la connaissaient peut-être, et t’invitaient, toi, le fils aîné, chaque été, à Séville, calle de Ocho Hornos.


Très tôt, tu voulus être matador de toros. Tu t’entraînais en secret, avec un sac de jute en guise de muleta et un long bâton pour épée. Tu sus que tu le deviendrais, le jour où ton grand-père t’emmena, une fin d’après-midi de juillet, voir le toro surgir dans l’arène, combattre l’homme, s’agenouiller devant lui et recevoir l’estocade. Tu n’avais pas bronché. Comme l’ombre envahissait le cirque, le vieil homme s’était accroupi à ta hauteur, avait parlé jusqu’à la nuit. Et tu avais grandi d’un coup. Quand tu annonças ta décision à la mère, elle ne dit rien, mais elle pâlit affreusement et s’absorba trois longs jours sans manger ni prendre de repos, au carré de sa fenêtre, dans la contemplation des nuages. Elle en dessinait les arabesques mobiles sur les pages d’un petit carnet, qu’elle éparpillait ensuite sur le sol. As-tu hésité alors ? As-tu songé que rien ne valait l’angoisse d’une mère et son définitif désespoir ? Ou bien aurais-tu aimé qu’elle crie et interdise, qu’elle supplie et pleure ? N’as-tu pas compris qu’elle ne pouvait plus, depuis bien longtemps, crier, supplier et pleurer ? Car sans doute avait-elle toujours su, la pauvre femme, que, quoi qu’elle puisse faire, ou être, tu irais aux toros. Tu étais le tribut que les mères font à la bête, depuis la nuit des temps. Tu n’en parlas plus. Mais dès que tu en avais le loisir, tu gagnais l’amphithéâtre, rêvais sur les marches antiques d’estocades fabuleuses. Et tu voyais déjà le fauve en génuflexion devant toi, et mourant. Comme la mère s’égarait toujours un peu plus, c’est toi qui surveillais le petit.


C’était un garçon aussi rieur que tu étais grave, fantasque comme la mère, et blond comme elle. Tu l’entraînais avec toi sur les gradins des arènes et il t’écoutait raconter, applaudissait quand tu cambrais tes reins ou inventais une cape pour des passes de légende. Il riait quand, jouant au jeune taureau folâtre, il cherchait à te bousculer et tombait dans tes bras. Il t’adorait, aurait tout donné pour te ressembler. Quand votre mère, parfois, reprenait pied sur le sol de sa chambre, elle s’inquiétait de votre absence et courait à la porte. Elle vous attendait jusqu’à votre retour, figée sur le perron. Elle frissonnait, refermait son châle autour de ses épaules graciles et soupirait quand vous lui apparaissiez. Vous avanciez jusqu’à elle, toi grave et silencieux, lui, ravissant de blondeur, et sans te jeter un seul regard, elle saisissait aussitôt la main du fils cadet et, la serrant violemment, murmurait : « Tu n’iras pas, toi, mon Félix, tu n’iras pas, ils te prendraient aussi ». Ces mots te crucifiaient mais tu relevais le menton en ravalant ton sanglot. Ah ! si tu avais pu admettre qu’elle t’aimait autant que tu l’aimais ! Qu’elle avait seulement abdiqué ! N’étais-tu pas le fils du matador ? Un été que tu passais à Séville, tu décidas qu’il te faudrait rester.


De tientas en becerradas et de becerradas en novilladas, tu appris à toréer. Ceux qui te virent à tes débuts dirent que le père s’était réincarné en toi. A ton retour à Nîmes pour la Noël, tu crus lire d’abord dans le regard de ta mère la fierté et l’angoisse, mais tu te persuadas bientôt que l’orgueil était feint et la crainte lointaine. Elle ne fit rien pour te retenir. Tu trouvas la confirmation qu’elle avait renoncé à toi, sur les deux fils que la vie lui avait laissés. Le petit frère pleura à chaudes larmes quand tu le quittas à nouveau. Tu fis partie, à peine âgé de 15 ans, d’une cuadrilla de niños sévillans. La famille française, disais-tu, ne te manquait plus. Mais chaque soir tu sanglotais, mordant tes poings pour ne pas beugler comme un jeune veau. Félix t’écrivait de longues lettres maladroites en signant toujours : ton frère de sable. Est-ce à cette même époque que ta mère perdit tout à fait la tête et qu’il fallut l’interner ? Félix te retrouva, calle de Ocho Hornos. Son rire égaya toute la maisonnée. Il venait te voir dès qu’il le pouvait ; derrière les tablas, il trépignait de joie. Et d’impatience aussi. Quand il eut grandi un peu, il te rejoignit sur le sable et s’amusa à t’imiter. Un jour, on le remarqua. Le grand-père, d’abord, refusa l’idée qu’il pût se destiner lui aussi au toreo. Il avait pour le petit un reste de défiance inexplicable, soit que, blessé sans se l’avouer par les calomnies anciennes, il n’eût pas pour lui la même affection que pour toi, soit qu’il craignît – par on ne sait quel don de divination – qu’il te fît ombrage, à toi, le fils aîné déjà si bien reçu dans les ruedos. Un soir que le petit plaidait sa cause pour la millième fois, il te lança un long regard. Tu inclinas la tête et le grand-père donna son autorisation. Félix dansa et il te murmura, plus tard, dans le creux des draps où vous étiez couchés : « A nous deux, nous effacerons le chagrin de Mère, et elle retrouvera le chemin ». L’apprentissage de Félix s’avéra fulgurant. Il reçut l’alternative trois ans après toi. Il entra à tes côtés dans l’arène : les deux frères, les fils du matador.


Vous avez très vite foulé ensemble les plaza d’Espagne, et votre nom à l’affiche attirait des foules enthousiastes. Comme le cœur s’emballe et se tord au souvenir de ces années-là ! Vous étiez d’une même race, celle des dieux, avec une entente merveilleuse à voir. Vous étiez un Janus à deux têtes, toi le sage et lui le fou. Tu fascinais par ta maîtrise et ta domination ; il enchantait par son art qui faisait fi des règles établies et surtout, surtout, sa complicité avec la bête. Ta pratique lucide, ta froide élégance, ta perfection classique agaçaient certains qui eussent voulu plus de suspens et de longueur dans tes lidias, plus de cœur dans les passes, d’humanité dans l’estocade que tu portais avec hauteur, et même une certaine malveillance, jusque dans l’arrachement à main nue de la devise. Au contraire, d’autres portaient aux nues la vigueur de ta réflexion et ta pureté technicienne. Que tu fus implacable, nul ne le niait, et sombre, et lointain. Tu ne supportais aucune erreur. Ton obsession à dominer les fauves exigeait que tu observasses le moindre détail de leurs comportements. Tu analysais la mentalité d’une bête à partir de détails infimes, et tu l’améliorais en quatre ou cinq passes de cape, de réglage ou de châtiment, la rendant apte alors au combat exact que tu attendais, l’amenant où tu voulais, l’entraînant dans une ronde mortelle qui se rétrécissait autour de toi, impavide. Ce qui t’intéressait, c’était l’estocade et seul le coup d’épée entier, la lame pénétrant jusqu’à la garde, te tirait un frisson. On disait que tu notais tout dans tes cahiers et que tu préparais tes faenas comme un stratège une guerre. Le toro était plus qu’un adversaire : un ennemi. Certains, parmi les aficionados, te le reprochaient violemment, mais continuaient à venir saluer tes corridas idéales.


Mais Félix ! Felice Brujo ! Félix, l’ange blond, était tout entier du côté des toros. Certains soutenaient sans rire qu’il pouvait leur parler, qu’il les sentait, sans avoir aucunement besoin de les étudier. Ce qu’aimait Félix dans la corrida, c’était bien le toro, le corps à corps avec l’animal buvant le leurre, se livrant. Il se mettait en travers de la charge et pétrissait contre son ventre le ventre chaud de son partenaire. Il l’amenait suavement à lutter, avec une honnêteté absolue, une confiance absolue, dans un temple voluptueux. L’honorer était son unique objectif. Lui aussi voyait au fond de la bête, au-delà de ses défauts apparents, une noblesse cachée qu’il révélait et sur laquelle il édifiait une suite aérienne de passes qui défiait l’entendement. Chez lui, rien de calculé, mais un amour inconditionnel qui lui faisait dire qu’un mauvais toro était seulement un toro malheureux. Cet amour l’amenait parfois à des estocades stupéfiantes, où l’homme et l’animal finissaient ensemble, tête contre tête, de sorte que le dernier souffle de l’un était comme recueilli sur les lèvres de l’autre. Il pleurait à chaque suerte suprême. Son plus grand bonheur était l’indulto accordé au fauve, preuve que tous deux avaient excellé ensemble. Oui, Felice Brujo, enchanteur et heureux. Enchanteur imprévisible, capable de gestes extravagants, d’improvisations flamboyantes et indéchiffrables. On eût dit parfois qu’il sculptait de la cape des palais arabes aux architectures scintillantes ; les volutes faisaient naître des patios odorants et des bassins frais comme des rires d’enfants. Tu avais parfois du mal à comprendre ton frère. Ses intuitions te déroutaient. Sa mystique t’agaçait. Le pittoresque baroque de ses passes serpentines heurtait ton goût. Certains de ses gestes te paraissaient pures bravades. Il était capable de citer le fauve à genoux, l’appelant d’un bout à l’autre de l’arène, la muleta posée à terre, et de se redresser au tout dernier moment en déployant l’étoffe, à l’ultime instant, pour écarter. Félix toréait pour les bêtes et son public. Il n’aimait rien tant que le moment où les chapeaux des hommes, les châles, les fleurs et les cœurs des femmes tombent sur le sable avec la nuit, au moment où s’éteint le soleil, quand un dieu se lève et qu’un autre, à ses pieds, gît. Toi, tu saluais la foule subjuguée, et tu quittais lentement le rond, toujours sombre, toujours lointain. Quand as-tu deviné que le Brujo t’éclipserait un jour ? Tu avais tant de joie à le voir briller, tant de fierté en pensant « c’est mon frère ». Mais à quel moment, à quelle heure de quel après-midi ruisselant de lumière, as-tu admis qu’il te passait ? Non parce qu’il t’était supérieur en insolence, mais parce que le public ne goûterait pas toujours ton génie, trop peu visible, trop peu spectaculaire ; que tu domptais trop systématiquement toutes les bêtes, qu’il y avait trop d’exactitude, trop peu de mise en danger apparente, et qu’on veut la mort du torero, toujours, sans le dire ni même, peut-être, le savoir. Félix donnait à la foule le sentiment de vivre une tragédie imminente, car même lorsqu’il faisait le pitre, insensible au bronca pourvu qu’il s’amusât, c’était la mort qu’il taquinait, en permanence.


Puis ce fut le mano a mano, à Nîmes. Hélas ! pourquoi avoir accepté cette corrida, toi qui n’avais jamais revu ces marches romaines que le jeune frère dévalait pour sauter dans tes bras ? Les arènes étaient combles. Vous alliez combattre six toros espagnols de Veragua. A cinq heures, les clarines éclatèrent sous un fort soleil. Les trois premiers toros furent particulièrement braves, superbes et allègres, et ce fut merveille de vous voir réunis sur la piste de votre enfance. Un bonheur doré recouvrait les gradins. L’agressivité du quatrième te piqua et tu fis des prodiges pour le ramener là où tu voulais qu’il fût : humilié et prêt pour l’estocade. En fin d’après-midi, le cinquième toro bondit dans le rond, au sortir du couloir noir, et il se tint immobile, aveuglé, sur le bord, avant de charger avec hargne sur un cheval qu’il éventra. C’était l’heure où la chaleur tombe, où l’ombre envahit presque entièrement l’espace, comme les pressentiments le cœur des hommes lucides. Ce toro fut d’emblée incroyablement difficile, une masse de colère brute, un toro de sentido qui sait ce qu’il n’aurait jamais dû savoir : qu’il y a un homme à tuer derrière le leurre. C’était à toi de toréer. Je n’ai pas encore dit que la mère était là. Après le drame, rien n’aurait pu la faire entrer dans une arène. Mais les fils étaient venus, qu’elle aimait si fort. Oh ! torero, au moins, le sais-tu maintenant ? Elle n’avait pas bronché jusque là, et son profil fragile se découpait, comme un camée en ivoire, sur la masse des visages anonymes. Au quatrième toro, elle avait frémi, levé une main en un signal énigmatique. S’était-elle émue pour toi, l’aîné ? Alors tu te mis à toréer comme jamais tu n’avais toréé, prenant des risques inouïs pour amener la bête à toi, à ton pouvoir. Une grâce nouvelle, exaltée par ton art infaillible, fit chavirer le cœur de tous. Ô torero, l’heure arrêtée aux montres de nos vies ! Tu attirais le fauve dans les couloirs que tu avais choisis, à droite, à gauche, suivant le fil magique de la gloire, dessinant un labyrinthe connu de toi seul ! Ô torero, toi, te dérobant pour mieux t’offrir, câlinant de l’étoffe, véritablement sculptant la bête, la captivant dans l’enclos de ton vouloir, et la terrassant dans une apothéose ! Mais la mère, indifférente à la rumeur heureuse qui grossissait sur les marches de pierres et claquait comme une vague sur le sable, avait déployé son éventail et le regardait fixement. Puis elle tira sur sa robe, se pencha sur ses longues jambes maigres. Que faisait-elle, hélas ! que lisait-elle dans le réseau bleu de ses veines, quel destin à conjurer ? Que se serait-il passé, à cet instant-là, si elle avait relevé la tête, croisé ton regard, ou si tu avais deviné sa prière muette – assez ! assez ! par pitié ! , si tu avais compris que sa raison, ce qui en restait, était suspendue à la vie de son fils, au fil magique qu’il déroulait aveuglément ? Mais elle ne leva pas les yeux, tandis que tu ne voyais plus qu’elle, elle, entre les cornes du taureau.


C’est alors que tu trébuches et Félix intervient aussitôt. Il se met à courir au plus près de la bête, il risque sa vie pour te sauver. Le fauve se retourne sur lui, qui colle son étoffe au mufle et le détourne de toi. Voilà : la bête s’éloigne avec lui ; elle est immobile et reprend son souffle. Toi aussi, tu reprends tes esprits, au milieu de l’ovation assourdissante qui salue l’exploit de ton frère. Tu le contemples, dans son orgueil de jeune dieu invulnérable applaudi par la foule. Alors, tu l’appelles dans un cri déchirant, un cri de reproche ; il se retourne une seconde, une seconde de trop. Et comme toi, il y a un instant, il n’est plus au toro, mais à son frère douloureux. Félix te regarde, triomphant d’abord, si heureux de t’avoir sorti du mauvais pas, main dans la main, des frères, si heureux d’être là avec toi sur le sable, parmi le monde qui vous salue, devant la mère qui a croisé les mains sur sa poitrine et sourit aux nuages. Tu as crié encore, il s’avance vers toi et le souffle lui manque : il comprend tout enfin. Le monstre en profite pour charger méchamment. Tu vois d’abord le choc brutal qui renverse Félix. Il reste suspendu un instant dans le berceau des cornes et retombe lourdement ; le fauve le rattrape, sa corne le retrouve, le reprend, le fauve tape à droite et à gauche, Félix retombe encore. Et toi, ô torero, matador de toros, tu t’es précipité. Mais trop tard. Le ciel bascule, le cirque s’emplit de silence ; un vent froid passe sur ton visage. La mère est debout et te regarde.


Combien de toros, à la suite de ce jour, as-tu tués, torero ? Tu as continué à les enrouler autour de toi, à les envelopper de ta rage et de ton chagrin, dans un long corridor de souffrance, à les réduire à ta merci, à estoquer encore et encore, avec une haine que tu ne devais pas avoir, qu’un torero ne doit pas avoir. Sans plaisir, sans joie. Et quoiqu’aucune bête ne te résistât, le succès même gonflait ta hargne. Chaque toro était ton ennemi personnel. Aucun n’était jamais à ta hauteur. Aucun ne ressemblait au toro blanc qui arrivait du fond de tes cauchemars, qui dessinait de son sang, sur l’étoffe collée à son mufle, le visage du frère mort, et que tu devais tuer. Tu attendais la Bête qui te rendrait raison du petit frère assassiné ; tu ferais couler son sang ; tu passerais le carrefour des cornes, et creuserais dans le cou un nouveau tombeau, cherchant à tirer de la blessure le plus fort flot rouge à verser sur le sable pour la libation. Tu découperais son cadavre et tu le brûlerais au brasier de ta haine. Chaque toro, oui chaque toro pouvait être celui qui te rendrait raison de l’insupportable mort. Chacun s’approchait de toi, et tu le tuais. Ô torero, pourquoi est-ce si différent aujourd’hui ?


Tu l’as vu venir, pourtant, le nouvel ennemi et sa masse noire de fureur. L’aide est venu te chercher : « Il est cinq heures, Maestro ». Et tu as dit : « Je m’apprête. Laisse-moi seul ». L’orage vient avec une inquiétante lenteur au rendez-vous fixé. Les clarines ont sonné. Tu as froid. Où as-tu rangé les escarpins vernis, où les jolis bas roses gainant tes mollets, où ta chemise blanche, ta montera ? Les clarines ont sonné et tu as vu l’assaut de la Bête, déboulée du couloir de l’enfer, chargée de toute l’électricité du ciel, dans l’odeur de souffre du sable mêlé au sang. Arrivée au milieu du champ, elle s’est arc-boutée contre les chevaux aveugles et mal caparaçonnés ; tu les a vus tomber sous la Bête, un par un, perdant leurs boyaux sur la terre, comme en un sacrifice antique, avec leurs grands yeux qui s’ouvrent et s’emplissent de tristesse. Les gouttes de pluie font un cratère dans cette arène déjà remuée de fond en comble. Hélas ! toi qui as dompté tant de fauves, tu serais vaincu par celui-là ? Pense, torero, à la véronique immortelle ! Tu es si brave, tu es le maestro, tu es le torero, le matador de toros ! Songe que la Bête est née pour toi, qu’elle aussi attendait depuis l’aube cette heure de plomb. Elle tombera et la foule se lèvera parce que, dans la bête morte, bouge encore le dieu qui l’habitait. Olé, torero ! Affronte encore une fois celui qui se dresse devant toi !


Mais tu as hésité. La Bête, tu ne la reconnais pas. Tu ne vois plus en elle qu’un pauvre animal, une masse brutale, oui, mais palpitante, soufflante, souffrante. Dessous sa chair, s’ouvre un labyrinthe de tissus, nerfs, veines, tendons et os. Et ses nerfs transportent la douleur. Comme celle du jeune frère. Comme la tienne. Et le sang. Comme le vôtre. Et les mêmes vomissures, les mêmes sanies, les mêmes immondes déjections ! Tu revois les mules de l’arrastre traîner dans le sable la dépouille sanglante. Où est l’honneur ?, dis-tu. N’as-tu pas donné une mort digne au toro, ne l’as-tu pas sauvé du massacre odieux de l’abattoir ? Mais ici, aujourd’hui… Et tu penses, soudain : est-ce que les toros pleurent ? Tu imagines un grand champ gorgé de soleil et la course des fauves vers toi, pour demander raison de la mort de tous les frères. Non, torero ! Ne recule pas ! Tu tâtes, sous tes épaulettes, la médaille du père. Que peuvent tes breloques ? Dieu a quitté cette piste que toi-même abandonnes. Pourquoi te faudrait-il aller encore bomber le torse, cambrer les reins, élever ton cœur, traverser le rond et la lumière amincie, dans un accoutrement que tu ne reconnais plus comme le tien : tes bas sont gris de poussière, ta chemise de toile est grossière, tes culottes rouges de mauvaise teinture et trop larges au genou, et tu ne peux remuer ta lourde capote bleue. Aujourd’hui, pour la première fois, toi, le tueur de toros, tu te sens pareil à la bête dressée devant toi : fourbu, désespéré, avec cette seule certitude qu’un des deux doit mourir. Pour la première fois, tu as pour elle une pitié qui te poigne. Hélas ! pourquoi cela arrive-t-il justement maintenant, quand il faudrait lutter sans faiblir ? Aujourd’hui, côté ombre, la peur s’avance et vient se loger dans un pli, au creux de ton aine, là où la peau est aussi douce que celle d’une femme. Pourquoi te faudrait-il regarder l’ennemi dans les yeux, puis son cou offert à la pointe qui le tuera ? Tu te demandes si ce toro s’agenouillera, qui souffle et beugle en perdant tout son sang, qui, malgré la fatigue, se rue encore vers toi, en titubant. Voilà que tu le regardes, une dernière fois, avant l’estocade, dans les yeux. Mais tu ne pourras tuer ces yeux-là. Ils sont bleus.


C’est pourquoi tu n’as pas évité la charge. C’est pourquoi tu meurs, ce 16 mai 1916, à Verdun, en défendant la cote 314, sous la baïonnette d’un frère humain. Hélas ! torero ! c’est ainsi que les hommes meurent : ils tombent comme les chevaux, comme les taureaux ; et leurs yeux s’ouvrent, étonnés, sur le ciel couleur sable, avides de voir encore quelque chose du monde ; et la pointe n’est rien au regard de la morsure du souvenir, celui d’une mère blonde qui vous baise la joue, d’un frérot blond aussi, ses mains autour de votre cou, et tout l’amour que vous n’avez pas vu, et tout l’amour que vous n’avez pas dit… Trouverais-tu l’apaisement, torero, si tu apprenais que ce jour où tu meurs, à la même heure, José Gómez Ortega – qui périra à vingt cinq ans sous la corne de Bailador, quatre ans plus tard, oui, exactement un 16 mai, sur la plaza de Talavera de la Reina – aimerais-tu savoir que Joselito banderille des bêtes de Miura et triomphe d’elles dans les arènes de Séville ?


Ou bien choisirais-tu le pardon des toros ?


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