Gemmes persans

texte envoyédu Brésil par Paul Andrade/ Marc Melou à Musanostra à l'occasion du concours musanostra textes courts 2008

 

Aicha, réveille toi !
Un jour nouveau se lève à peine sur la capitale iranienne qui répand une faible lumière dans le cachot dont les murs, épais, sont percés d’une unique meurtrière. Dans un coin de ce réduit minuscule se tient, sur un grabat, une forme recroquevillée qui bouge un peu à l’appel de son nom. Un homme armé se tient debout, près d’elle et il enfonce le bout de son fusil dans ce qui pourrait passer pour un tas de chiffons.
            — Allez, c’est l’heure, il gronde en poussant encore plus fort son arme dans le tas informe d’ou monte un gémissement. Une forme humaine se dresse alors lentement, toute chétive, minuscule à coté du cerbère. Et ce qui pouvait passer pour un drap est, en fait, la hijab noire, qui recouvre le corps de la jeune femme et qui laisse seulement entrevoir, dans la semi pénombre, la tache claire du visage et des mains qui s’agitent aussitôt pour mettre un peu d’ordre dans le vêtement. Le garde s’écarte alors et laisse passer une matrone qui pose sur le bas flanc une écuelle fumante.
            — Mange, ordonne elle, tu vas avoir besoin de toutes tes forces.
            Aicha regarde la maigre pitance et dans un réflexe d’espoir insensé elle demande.
            — Savez-vous quand je pourrais revoir Rachid. Je vous en prie, donnez-moi de ces nouvelles, elle implore mais, la grosse femme s’écarte et sort de la geôle, suivit, comme de son ombre, par le garde.
            — N’y compte pas trop, elle crie à travers le Juda de la porte maintenant refermée et elle entend le rire gras du garde comme décroît le bruit de leurs pas.
            Il fait froid et Aicha, involontairement, frissonne. Elle regarde encore un instant la porte comme si la réponse pouvait s’imprimer dans le bois massif et, découragée, sans faim, elle s’assoit sur le grabat qui lui sert de lit. Elle prend l’écuelle qu’elle renifle comme un chiot et aussitôt grimace. « Par le Prophète, un cochon n’en voudrait pas » elle pense en posant, dégoûtée, cette infâme pitance dans le coin le plus reculé du réduit. Elle retourne s’asseoir et une envie de pleurer la submerge. Elle frotte ses yeux qui, malgré elle, se remplissent de larmes et, pour lutter contre ce moment de faiblesse, son esprit, seul encore libre, s’envole, traverse les murs épais de cette sinistre prison médiévale et vient se poser, comme un oiseau fatigué, dans un petit appartement qui appartient désormais au passé.
                                                  
                                                        *
            — Rachid, dépêche-toi, on va rater l’avion. 
            L’interpellé se redresse en se massant les reins et sourit à sa femme. C’est un bel homme, la trentaine naissante et tout dans son maintient respire l’assurance, l’aisance. Elégamment vêtu, sa barbe, coupée soigneusement, encadre un visage taillé à la serpe. Il finit de ranger quelques livres dans une grande valise au contenu en désordre qui bée, grande ouverte, devant lui.
            — Ne t’inquiète pas Aicha, ce n’est pas le jour de notre retour au pays que je nous mettrais en retard. D’un œil critique il regarde la jeune femme. Prends garde ! Arrange ta hijab, car les mollahs vont te montrer du doigt si tu arrives à l’aéroport dans cet accoutrement.
            Aicha sourit et rapidement s’ajuste. Elle ne réalise pas encore, alors qu’elle fait, pour la énième fois, l’inventaire de son sac que, dans quelques heures, elle arrivera, au bras de son mari, dans la ville ou elle est née et qu’elle a quittée quand elle n’avait que cinq ans. Et, à la seule idée de revoir bientôt sa mère, son cœur se remplit de joie. Comme elle va être fière de lui présenter son mari, de rencontrer enfin la multitude de cousins, de cousines qu’elle connaît à peine. Quel bonheur de retrouver sa rue après ce long exil volontaire, auprès de son père. Elle avait quitté le pays avec lui alors qu’un shah gouvernait et maintenant, grâce à Khomeyni, elle va pouvoir vivre pleinement sa foi de musulmane dans toute la magnificence de la nouvelle république islamique. Des larmes de bonheur lui emplissent les yeux à la perspective de se retour imminent. « mon dieu comme mon père aurait été heureux » Seule, l’évocation de son cher disparu ternit un peu l’éclat de ce magnifique moment.
                               
                                                       *
            — Aie, elle ne peut s’empêcher de gémir quand un peu plus tard elle se réveille pour découvrir, à nouveau, le sinistre décor qui l’entoure. Son ventre la tourmente et elle se lève d’un bond, prise de panique. Elle regarde autour d’elle et ne distingue rien qui puisse l’aider mais, comme elle plisse des yeux, elle remarque enfin, une planche qui, dans le coin opposé recouvre le sol. Elle se lève, chancelante, courbée et pousse du pied la pièce de bois. Dessous, apparaît ce qui à l’odeur est sans aucun doute une cuvette sommaire, en fait, un simple trou dans le sol. «  Jamais je m’abaisserais à utiliser… » elle se révolte mais son ventre se vrille et commande et sans plus aucune pudeur elle s’accroupit en relevant son ample vêtement. C’est vaincue, humiliée, qu’elle retourne s’asseoir en tentant comme elle peut d’arranger sa hijab. Elle tend l’oreille mais aucun son ne traverse la porte et, craignant à nouveau une crise de désespoir, elle se réfugie, dans les quelques souvenirs heureux qui lui restent.   
            Elle revoit, comme elle s’allonge sur le bas-flanc, son arrivée à Téhéran, les retrouvailles, sa mère, un peu distante, qu’elle embrasse, respectueusement. Et tous ces cousins et cousines qui lui font fête et qui veulent savoir, tout de suite, sans lui laisser le temps de souffler comment c’est la vie dans la grande capitale française. Elle veut expliquer et rit aux éclats devant tant de curiosités innocentes mais le regard noir que lui jette Rachid lui impose aussitôt silence. Elle baisse la tête, respectueuse, silencieuse alors, devant ces assauts effrénés d’intérêts innocents.
            Elle s’était alors, dans les jours qui suivirent, entièrement dévouée à son mari qui venait d’être nommé à un poste important dans le gouvernement des mollahs. Elle s’était pliée sans réserve à la stricte obéissance de la loi coranique qui donne une force spirituelle inconnue en Occident. A t’elle alors regretté Paris ? Peut être, parfois. Elle ne sait plus alors qu’elle frissonne dans l’humidité glacée de sa cellule. Tout avait été si différent en si peu de temps que l’ébauche même d’une comparaison, entre son ancienne et sa nouvelle vie lui est totalement impossible. Et puis, elle revoit les bons moments passés, dans les semaines qui suivirent son arrivée, avec sa plus jeune cousine, Raheleh, qu’elle avait tout de suite aimé pour sa jeunesse, son impétuosité. Les trop rares escapades, ensemble, dans le souk dont l’une c’était terminée dans l’échoppe de la voyante Micha. Aicha n’a besoin de faire aucun effort pour se remémorer cette visite, gravée fidèlement dans sa mémoire. La pellicule des quelques minutes passées dans la loge misérable défile alors devant ses yeux et elle entend jusqu’à la voix de la vieille qui résonne encore. 
            « Je vois un gros ventre » elle avait murmuré comme pour elle même, et Aicha se souvient avec un luxe de détails du décor qui l’entourait. De la loge encombrée d’un incroyable bazar de pacotilles, de jarres, de cages d’osier qui pendaient au plafond, de tissus, de tentures usées, pour certaines, jusqu’à la corde et de la vieille, fagotée de nippes usagées, de l’autre coté d’un petit guéridon qui lisait, les sourcils froncés, dans sa main, abandonnée. A son coté Raheleh pouffait et la voyante jeta à la jeune cousine un regard terrible derrière ses longs cils recourbés. « Je vois un enfant, un male » avait elle ajouté, scrutant le creux de la paume alors qu’ Aicha se tortillait de plaisirs sur sa chaise, et que sa cousine pouffait et lui pinçait le gras de la taille. Elles avaient été toutes les trois, penchés, attentives, dans le cercle de lumière que dispensait une petite lampe et la vieille s était arrêtée un instant, fixant d’un regard perçant la jeune femme dont la main s’agitait mollement comme un poussin perdu dans des serres puissantes. Enfin l’aïeule avait conclu sa voyance.  « Je vois, après la naissance, une pierre… »  elle s’était rejeté soudain en arrière alors que se peignait, sur ces traits crevassés, une grimace effrayante.
            Sur le chemin du retour elle se souvient parfaitement de l’excitation de Raheleh. « Un enfant…une pierre… » s’était elle exclamée comme elles courraient toutes les deux en riant dans la rue. Ton mari va t’offrir un diamant après la naissance de l’enfant, elle avait crié toute animée, en lui sautant au cou de plaisirs sous l’œil réprobateur de quelques rares passants.
            Elle avait eu raison en partie, la vieille sorcière, pense Aicha tristement comme le soir, résignée, affamée, elle se résout à manger l’infâme pitance que la matrone lui a de nouveau, sous bonne escorte, apportée. Et comme elle plonge la cuillère de bois dans la mixture qu’elle n’arrive pas à identifier elle ne peut s’empêcher, pour égayer ce triste repas solitaire, de se souvenir de sa  joie, de celle de son mari quand, quelque temps plus tard, son ventre s’était effectivement arrondi. Elle avait observé avec impatience les transformations de son corps sous l’œil attentif de Rachid qui avait été, durant toute la période de grossesse, le plus attentionné des époux. Et neuf mois plus tard un enfant était né, un garçon… mort né. Leurs déceptions avaient encore été décuplées, quand ils avaient appris, aussitôt après la naissance, de la bouche même de la sage-femme, que jamais plus elle ne pourrait enfanter. Rachid s’était alors, dans les jours qui suivirent, éloigné d’elle, la traitant rapidement comme une pestiférée. Et des jours sombres avaient suivis, puis des semaines, à supporter la désapprobation silencieuse de toute sa famille et elle avait cru devenir folle lorsque un matin, à l’aube, des gardes étaient venus la chercher. Et aussitôt cet affreux procès. « Adultère » ne cessait de répéter le procureur, haineux. Sa famille, sa mère, sa jeune cousine, et jusqu’à Rachid qui avaient témoignés contre elle alors qu’elle n’avait qu’à se reprocher l’amour infini qu’elle a toujours porté à son mari. Le monde, ce jour là, c’était écroulé. Avec quelle brutalité les gardes l’avaient arraché de la salle du tribunal, sous le regard indifférent des siens, pour la jeter dans cet infâme cul de basse-fosse.
            Elle se sent lasse en cette fin de soirée et, résignée, elle s’étend à nouveau.  Elle s’enveloppe, comme elle peut dans sa hijab en souhaitant que le mince tissu la protège un peu de la froideur de la nuit et, malgré l’angoisse qui la torture, elle rêve de son mari, confiante, sure que tôt ou tard, reconnaissant son erreur, il viendra la chercher. Alors que le sommeil la gagne elle a une dernière pensée pour la voyante « Tu t’es, malgré tout trompée, vieille sorcière. Le diamant je ne je verrais sans doute jamais. »

                                                        *
            — Aicha, c’est l’heure. La jeune femme se redresse sur sa couche, encore bouffie d’une mauvaise nuit de sommeil. Le garde l’aide et la prend brusquement sous le bras. Allez dépêche, tu est transférée… il se contente de dire en la poussant brutalement vers la porte.
            Le reste alla très vite. Extirpée de sa cellule, elle eut à peine le temps de cligner des yeux quand, dans la cour de l’immense caserne écrasée de soleil, elle fut poussée sans ménagement dans un trou creusé, à même le sol. Et quand la terre, jetée par pelletées entières, atteignit enfin ces jambes et ces hanches, la poussière qui obstruait sa bouche et sa gorge l’empêcha de hurler sa peur à la foule haineuse qui l’entourait. Dans l’ultime éclair de lucidité qui traversa sa conscience, elle comprit, terrorisée, que la voyante ne s’était pas trompée, alors que la première pierre l’atteignait, violemment, à la tempe.

 

 

                                                   FIN


Hijab mode vestimentaire des femmes musulmanes qui ne laisse apparaître que son visage et ces mains
A Musanostra
Dans cette période extrêmement chargée pour tout le monde, je vous souhaite à tous un bon Noël et une année nouvelle riche de tous les bonheurs que vous pouvez espérer.
Ma petite carte de vœux vient des Hautes-Alpes, cet été, d'un endroit que j'aime beaucoup et qui doit avoir, même de loin, des parentés avec la Corse.
Marie Nau
Heureuse lauréate du Prix Musanostra  des textes courts 2008

NOËL APPROCHE ; VITE, IL FAUT ACHETER !


Dans nos boîtes à lettres, quelques factures assassines, mais aussi tant de prospectus ; ça déborde, on nous veut et d’une façon ou d’une autre, on nous aura !
Comment résister ? Que pensera Tina si on n’offre pas à Lois un cadeau équivalant au sien pour Andrée ? Et la belle-mère qui fait de ce moment de l’année la grande affaire de sa vie, prend des airs de conspirateur, parlemente de façon à peine discrète pour finalement vous offrir un truc dont vous venez de dire à votre sœur que c’est déjà démodé, que ça ne vous plairait pas…Mais peut-on se permettre de ne pas lui apporter  le 25 décembre son quinzième parapluie ou son annuelle paire de pantoufles Isotoner dont nous entendrons à l’année vanter les mérites ?
Et il y a le reste : les agapes, la nécessité de consommer est illimitée : on doit manger, avaler, gober…Des milliers d’animaux, de crustacés, des préparations savantes d’artificiels mélanges, les rayons de supermarché vont s’écrouler ! La charge est monstrueuse et cependant, stoïques, nous devons avancer, caddy lourd devant soi. Il faut affronter, faire semblant de ne pas voir l’amalgame hydrogéné signalé en si petit au dos des emballages, de ne pas savoir comment est alimenté le saumon, pis encore l'oie et le canard, de s’illusionner sur la qualité nutritive des produits « bio »… Les prix sont légers ; la preuve, ils s’envolent et on n’essaie même plus de les suivre du regard, héroïne tragique de la zone Euro.
Et boire jusqu’à plus soif pour s’étourdir, pour oublier qu’on s’est ruiné, qu’on ne sait pas comment s’en remettre, que janvier arrive avec son horrible mois du blanc ; moi je reçois alors cinq sur cinq le message suivant : « on t’a manipulée, lessivée, épuisée et ruinée, à toi de montrer que tu es une bonne ménagère, donc que tu adhères, que tu fonctionnes bien et conforme, que tu vaux encore … »
Et voilà Noël ; on n’a plus le temps de penser à ce que représente cette fête, de réfléchir un instant au sens qu’on veut donner à sa vie car il faut courir ( vite on va nous les prendre, y en aura plus ! ) acheter des anges scintillants, un sapin…
V. B., nov. 08

 


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Une maman un mercredi à una Volta

Quelle maman n'a eu un mercredi après-midi à se garer rue Campinchi pour livrer sa progéniture au prof. d'un des excellents ateliers de ce centre culturel ? Quelle galère pour les mères ! Si encore le cours durait une heure et demie, on pourrait faire des courses, aller boire un verre sur le vieux port ; mais une heure ! Sitôt Fernand aux mains du formateur (prof. de guitare, de théâtre ou d'écriture...) on s'inquiète déjà d'être là pour sa sortie, soit une petite cinquantaine de minutes après. Alors mieux vaut attendre là, l'oeil torve, avachie dans un fauteuil pas assez caché, là en plein milieu, là on on ne peut se laisser un peu aller à ronflotter...Y a la voiture, garée en double file, et à chaque klaxon, il faut bondir, sans savoir où mieux se garer et l'heure a tourné, pense t'on.; pourvu que ce ne soit pas la fin du cours en qu'on soit en train de tourner, volant vissé entre nos mains stressées ! Tant de choses à faire à la maison : on pense aux courses urgentes, au repassage ; tout a été laissé en stand by au nom de l'épanouissement du bonhomme.Cris, presse, on redémarre ; il a appris, est ravi mais on dépérit ! Qu'ils étaient agréables les mercredis maison, l'enfant lisant ses Tintins ou ses Heidi, meublant sa maison miniature, tandis que sa mère l'initiait au bonheur d'écouter du Bach ou de suivre en vidéo Madeleine Renaud dans une grande pièce du répertoire .

Mais c'était du temps de nos mères, avant les constats psy et les conseils des magazines féminins. Comment lutter ?
V.B., oct. 2008

L'angoisse de la page blanche, par Nathalie

Ecrire, écrire… oui, mais comment ?
Elle en a de bonnes Marie-France !
Comme si je pouvais me mettre à écrire comme ça. Et puis le thème de la nouvelle : la pierre, les pierres. Que peut-on trouver de remarquable à ce thème ? Des pierres précieuses : lapis-lazuli, émeraude, saphir et que sais-je encore ! Merde, c'est que c'est drôlement compliqué son histoire !

           Le problème c'est de s'y atteler. L'écriture, l'acte d'écrire n'est pas si simple. Me voilà redevenue une élève qui hésite, cherche, perd pied et finalement se perd dans les méandres de ses pensées. Voilà bien longtemps que je n'avais plus ces sensations. Finalement elles ne sont pas si désagréables.

           Me mettre à mon bureau et travailler. C'est la solution. Mais par où commencer ? Ce qui me vient à l'esprit à propos du thème donné (imposé !) c'est l'île perdue au milieu d'un océan, c'est l'enfermement mais aussi la protection. La pierre c'est également l'endroit où l'on pose ses pieds, où l'on  se sent en sécurité. Tout cela est bien paradoxal.

           La pierre c'est la stérilité. Cherchons dans le dictionnaire la signification exacte de ce mot : « état de ce qui ne produit rien ». Cela me fait sourire, c'est justement ce qui est en train de m'arriver : je ne produis rien. A cet instant précis je ne trouve rien à dire sur les pierres et la seule chose qui surgisse dans mon esprit c'est la stérilité.

Il faut que je sois folle ou inapte à produire donc stérile en matière d'écriture. Etudiante j'avais une fascination particulière pour ces écrivains complètement démunis lorsqu'il fallait produire : la sacro-sainte angoisse de la page blanche.
C'en est devenu un cliché. Mallarmé avait tellement peur qu'il en est réduit à être un auteur hermétique (jugement totalement subjectif de ma part). Flaubert un insatisfait notoire était un lent, il lui fallait un minimum de cinq ans pour rédiger un roman. Dans son château de Croisset, cet ermite avait élu domicile dans une pièce baptisée le « gueuloir » destinée à « gueuler » ses phrases afin d'en vérifier le style.

Cela me semble fou mais je peux comprendre cette recherche du Pourquoi tant d'hésitations de ma part. Après tout je pourrais écrire sur l'île, c'est une thématique consacrée et j'aurais vraiment de quoi faire. Rédiger une nouvelle sur mes racines, parler du village de mon enfance perché sur une des cimes du Bozziu et qui
laisse dans mon souvenir tant de bons moments, exprimer peut-être mon attachement à cette île que je n'ai pas voulu quitter lorsque j'ai entamé mes études de Lettres, dire cette sensation de plénitude lorsque revenant du « continent » j'entraperçois la Corse en me disant « ça y est ! on est chez nous ! ».

Je pourrais sans doute être intarissable à ce sujet. Tout ce que suscite en moi la Corse serait un formidable vivier, un pré-texte à écrire. Mais voilà ces sentiments là sont absolument indicibles à cet instant précis. Dire l'inexprimable et s'affronter soi-même, cela me semble totalement fou à réaliser.
Parce qu'enfin qu'est-ce qui pourrait m'empêcher de le faire à part moi-même, à part cette angoisse de me révéler et peut-être d'apprendre des choses sur une partie de ma personne. Tous les enjeux sont là. La pierre, les pierres… peu importe pourvu que j'écrive.

       

   Allez je me lance… bon mot, du rythme, du souffle.


Nathalie Malpelli (août 2008)

Andria Santarelli





Bastia, Place du Marché

La place sous mes yeux encore baignée de soleil et pourtant, dans le ciel les fins oiseaux noir brillant semblent dessiner des mâts immenses, spirales infinies, lettres et paraphes, solidaires et organisés. Le froid viendra bientôt colorer ma ville de bleu, de blanc et de gris, mais son coeur est et restera, comme à chaque hiver, chaud de l'enthousiasme de ceux qui vivent ici, ceux qui se retournent toujours devant l'église Saint-Jean, ceux qui sourient à leurs voisins, ceux qui regardent autour d'eux et voient chaque jour émerveillés de grands bateaux rentrer presque dans les ruelles, presque justement sur cette place. Ceux qui croient au soleil, à la mer, à demain... En la Corse.

octobre 2008 Flore Amati

Tentative d'autoportrait, par marie Nau (suite)


J'aime la vie, les gens, l'image, les mots. […]Mon cursus? Si j'étais jeune, ce serait trop court. Comme je ne le suis plus, c'est un peu long, tortueux, en gros, de l'architecture aux lettres, en passant par les sciences […] j'ai encore envie d'apprendre, d'observer, de contempler, de rêver.

Ma tête, c'est juste un bout du descriptif. On ne voit pas les barettes qui retiennent les cheveux, ni la boue pas encore sèche sur les sabots qui ont traîné dans les sentiers. Entre les cheveux et les orteils, il y a aussi d'autres morceaux dans les vêtements, et des idées dans les coins de cerveau. On devine l'emprise sournoise et douloureuse de l'arthrose dans les doigts qui écrivent, taillent, pas trop, les rosiers et les buissons, très peu les figuiers, sacrés et somptueux, les doigts qui ont cousu, joué, menuisé, cimenté et qui souvent demandent grâce. On aperçoit les rides …

Des origines, j'en ai, comme tout être vivant. Je peux dire cela comme ça.
Dans l’immédiat après guerre, dans cette Charente des racines de mes géniteurs, devenues mes racines, je suis née sur une frange de l’ancienne ligne de démarcation entre zone libre et zone occupée, au milieu des hurlements silencieux de tous ces morts qui, avec ou sans sépulture, allaient nourrir la terre qui, elle-même, nourrirait les survivants, et les nouveaux arrivants.
J’ai poussé mes premiers pleurs d’envie de vivre dans les ténèbres d’un petit matin d’automne, un six novembre me faisant basculer, bébé fille en colère, dans toutes les tourmentes que m’apporteraient années après années, les grandes marées des équinoxes. Un estuaire immense, ses vents, ses tourbillons, ses cornes de brume, et parfois ses belles lumières roses, ont fasciné mes yeux d’enfant qui revenait toujours pour les vacances vers les bleus crépuscules des collines et des bois charentais. Et maintenant, après des dizaines d’années ailleurs, c’est la Garonne qui m’offre les gris et les ors de ses vignes, les rouges de ses couchants, les débordements de ses crues et les multiples débris qu’elle charrie après les orages, elle aussi souvent aux grandes marées des équinoxes…J’apprends encore, j’apprends toujours...
Je ne suis pas quelqu’un de lisse. […]
Si j’étais un animal je serais un hérisson, avec ses yeux vifs et son air affairé cachant sous ses piquants son petit corps fragile. C’est vrai, souvent on ne sait pas comment le prendre, cet animal, cette boule de piquants croisés, pleine de puces qui plus est. Mais si on prend le temps de calmer ses frayeurs, si on l’apprivoise, si la boule s’ouvre peu à peu, à coups de discrètes respirations, alors quelle gentillesse dans ces sourcils étonnés, ce museau prudent qui prend le vent, ce ventre doux qui se déplie, les longues griffes noires inoffensives au bout des toutes petites pattes!
Mais si j’étais un animal, il faudrait aussi que j’ai une grande gueule, avec des crocs, pour mordre, mordre quelque chose ou quelqu’un, quand j’ai mal. Mordre. Mordre. Alors je ne serais pas un hérisson. Ni un chien, parce que je ne viens pas quand on siffle. Ni un lion, parce que je ne veux pas me faire apporter ma nourriture par les lionnes. Ni une lionne, parce que je ne veux pas apporter la nourriture à un lion. Ni une girafe parce que je ne suis pas assez grande, je ne cours pas vite, et ce n’est pas les feuilles en haut des arbres que je veux mordre. Et puis les girafes mangent les feuilles, elles ne mordent pas. Je veux mordre. Un sanglier? Il fonce, il fouit, ne mort pas, non, pas un sanglier. Pas un ouistiti, je suis ridée mais pas assez souple, pas une panthère noire, je ne suis pas belle comme ça, ni rapide, ni vraiment cruelle, pas une éléphante, je ne suis pas assez grosse, et pas grise, ni, ni... Bon je sais ce que je ne serais pas. Je cherche encore ce que je serais. Je veux mordre. Pas si simple quand on est humaine, bien élevée, à l’ancienne, et plutôt gentille...
Qu’on n’a pas suivi la voie tracée, qu’on a fait tout à l’envers, qu’on fait encore souvent tout à l’envers, qu’on a toujours secoué les jougs, toujours tenté de les secouer...
J’aime:
-------lire au soleil, écrire la nuit, nager sur le dos en regardant les nuages et l’apparition des étoiles, chercher des champignons, seule, ou avec des amis…, j’aime répondre aux questions de mes petits-fils, boire du bon café en savourant du chocolat noir amer ou un fond de verre de vin de Cahors en papotant…. J’aime ma mousse de framboise, le sorbet au cassis de ma mère, la glace à la fraise de ma belle-mère, le vin chaud épicé devant un bon feu au retour d’une ballade dans le froid ou la pluie... J’aime la solitude et j’aime retrouver ceux que j’aime, famille (pas toute ) et amis ( tous, parce que là, on a choisi...).
-------la plaisanterie, gentille, qui permet une autre forme de communication, plus légère, si les interlocuteurs sont en phase, et complices.
-------regarder aux jumelles les mésanges qui viennent picorer les graines et la graisse des boules accrochées aux branches à leur intention, la grive qui me surveille, le chardonneret qui m’offre, rarement, ses éclairs colorés en venant plumer un laiteron épargné pour lui par la tondeuse.
J’aime, j’aime, j’aime, tant et tant de choses... dont certaines, très intimes, que je ne révélerai pas ici...
J’aime prendre de la distance avec le réel, et avec la peinture qui tente une approche du réel, en travaillant le graphisme sur le grand compagnon ordinateur.

Je n'aime pas:
le "temps social", les contraintes horaires […] Dès que je peux, je m'en échappe et bascule sur mon rythme propre, plutôt nocturne[…] les plaisanteries méchantes […]les réunions où les participants croient ne pas pouvoir s'amuser sans se désinhiber par la boisson, j’évite, je fuis les gens qui ont bu, je n’aime pas les gros lourds, ni les fiers de l’être.
je n’aime pas avoir mal, dans mon corps ou dans mon coeur, ne pas me sentir à ma place (alors je m’en vais). Je n’aime pas que l’on saccage mon jardin. Je n’aime pas le béton rigide[ …] je cultive mes émotions devant un paysage ou des pierres sculptées par l’homme et le temps. Je n’aime pas m’ennuyer, mais je n’en ai pas le loisir.
Marie Nau

Photo. de Freddy Rusjan
Près de l'église Sainte Croix , à
Bastia
La Citadelle

Petits Bonheurs d'Olive
A découvrir un très beau dessin animé réalisé en corse par une équipe corse mais uniquement en anglais! Il est donc important de le faire connaître pour qu'il soit traduit et diffusé dans tous les pays.

Noël vous inspire : 2 articles déjà, celui de V. B.(qui nous avait fait parvenir "Une mère un mercredi à Una Volta"...) et celui de Lionel Sisti (Chet Baker, Beethoven...)