Choses vues à Bastia, par K G
Billet 2 : Septembre 2009

Vacances corses
Les habitants de l'ïle, "en vacances toute l'année" , comme chacun sait, avaient à coeur d'accueillir leurs parents du continent, de telle sorte qu'ils se reposent des fatigues d'une existence, dont en Corse, on ne pouvait se faire l'idée.
Aussi, ils n'avaient rien de mieux à faire que de mettre "i pedi sottu u tavulinu" et on imagine avec quel élan d'affection, ils promettaient à l'heure du départ : "à l'année prochaine".
L'arrivée des "parisiens" signifiait mon retour du village pour "voir mon oncle" et avec mes parents subir leur affectueuse tyrannie.
Ils étaient "en vacances" : le droit sacré au farniente, au loisir : juste rétribution d'une vie trépidante, et le désir tout simple "qu'on leur foute la paix" !!
Nous étions prêts à les accueillir, l'esprit de famille, l'hospitalité pratiquée à l'instar d'une vertu soutenaient notre zèle, échauffaient leur amour de la Corse.
Tout à eux, nous nous soumettions à un emploi du temps immuable : - La plage de Toga , le matin, mes parents, excepté. A midi, ils s'annonçaient et nous passions à table , mon oncle enchainait par une sieste digestive. Quant à sa femme qui ne venait en Corse que pour faire plaisir à son mari, avec une implacable régularité elle "tenait compagnie" de 3 à 5 heures.
Elle apportait son "ouvrage" et une manne de ragots bastiais que cette continentale, cette parisienne (!) connaissait mieux que quiconque en ville, dont elle abreuvait ma pauvre mère, jusqu'à plus soif.
A six heures départ en groupe pour " aller au café" sur la Place, où l'orchestre " Barbichas ", en faveur auprés de la clientèle d'un grand café, revenait cette année " à la demande générale "
C'était un orchestre argentin, ce qui veut dire des musiciens en habits passementés d'argent de gauchos d'operette qui enchaïnaient : tangos, rumbas , passos dobles ...
Je n'avais qu'une perception trés imparfaite de la ligne mélodique de l'ensemble orchestral.
Je ne portais d'intérêt à l'un ou l'autre exécutant qu' en raison de la singularité de son instrument.
C'était le cas , quand Barbichas annoncé par des frétillements de tambourin, livrait l'âme de l'Argentine dans les torsions et contorsions d'une sorte de chenille, qu'il préferait à l'accordéon, me semblait-il, à cause du poids.
Mais surtout il y avait Duarte, l'oeil et la voix de velours, qui poussait la romance à travers un porte-voix en celluloid transparent qui me fascinait.
La bouche de Duarte quand il chantait ( la perfection est-elle de ce monde !) était affecté d'un rictus persistant .
Mon père s'égayait de cette particularité et il avait cru spirituel de dire qu'il avait "l'entonnoir faussé ", ce qui avait été jugé inconvenant.
Dans le crépuscule de septembre, en harmonie avec la nostalgie du moment : la soirée d'adieux de l'orchestre Barbichas fut une apothéose.
Les spectateurs s'agglutinaient en grappes autour des guéridons. On refusait du monde .
On avait, à la lettre, couvert de fleurs en bouquets et en gerbes Barbichas, Duarte et leurs "companeros".
j'en avais assez et mon agitation, mon impatience n'étaient que trop visibles ("Décidément, ce gosse "est odieux "). Ma mère pour m'apaiser, et peut être pour se le persuader à elle-même, murmurait cette incantation "ça va bientôt finir" !!
Barbichas avait fait l'hommage à ma tante d'une gerbe de fleurs qu'elle avait reçue des mains de Duarte, comme un hommage à la jolie femme, dont elle nourrissait l'illusion persistante.
Elle se flattait, non sans vanité, d'avoir reçu du "Mademoiselle" en présence de sa fille de 16ans.
Placés comme nous étions, des garçons dans leurs allées et venues lui demandaient le passage, ce qui l'obligeait à se lever fréquemment.
Dans le mouvement le bouquet, qu'elle n'aurait pas laché pour un empire, s'élevait par dessus les têtes dans un geste d'ostension à la face de Barbichas et consorts.
Le mari quoique sourd aux rythmes argentins, prenait sa part de cette manifestation singulière...era cuntentu!!
Ils nous ridiculisaient.
L'été finissait, dans quelques jours, ils abondonneraient les bastiais au bonheur égoïste de leurs vacances sans fin.
Adios...Adios...que dis-je!...Au revoir, à l'année prochaine.