Vae Victis et autres tirs collatéraux
MARCU BIANCARELLI éditions Materia Scritta
Dans Pegasi 51*, Marcu Biancarelli avait signé une sorte d'autofiction où son écriture d'écorché éructait pour décrire, jusqu'à l'insoutenable parfois, les tribulations et les beuveries de quelques fantômes en perte de sens, devenus infrahumains. . Un hyperréalisme à la Céline qui évacue d'emblée le sentimentalisme et l'apitoiement bien-pensant pour ne donner à voir que la réalité dans toute sa cruauté, celle d'une corse, où, le "comptoir "est devenu tout ce qu'il reste à défendre .L'écriture devient alors le "dégueuloir" où se déversent de façon paroxystique, les rancœurs et les humiliations individuelles ou collectives qui restent sur l'estomac. Vomir pour se nettoyer les viscères. Vomir pour ne pas étouffer.
Mais si les auteurs, par la fiction expriment une vision de la réalité" croit--on sérieusement que toute leur vérité s'est exprimée dans leurs livres?"(p.53)
De cela et de bien d'autres choses encore, Marcu Biancarellu s'explique dans Vae Victis et autres tirs collatéraux, qui rassemble pour l'essentiel des articles politiques, des pamphlets, des critiques littéraires des coups de gueule écrits entre 2001 et 2010. Certains sont inédits d'autres ont déjà été publiés C'est donc bien une partie de" sa" vérité qu'il livre ici en construisant une cohérence et un fil rouge autour de ses écrits .Il y réajuste les images tronquées qu'on a pu donner de lui ,mais c'est surtout la parole forte d'un intellectuel ,fût-il "alternatif" comme il le dit lui-même ,qui donne son point de vue sur la Corse ..
Dans Vae Victis, les sujets son éminemment politiques et "engagés" quand Il revient, par exemple, sur le nationalisme, l'assassinat du préfet Erignac et le procès d'Yvan Colonna, la violence et le rôle de l'état. Mais le propos s'élargit quand il critique toutes les normalisations qui conduisent à la décérébration : fric, acculturation, consommation."Toutes les révoltes ont une fin, et les révoltes qui s'achèvent sans avoir été des révolutions croupissent en général (…) puis un jour peut-être nous implorerons nos enfants de cesser l'esquive "p.34.
Les mots sont très beaux aussi quand au concept de terre il préfère celui de territoire, qui n'est pas ethnique mais existentiel.(voir le commentaire qu'il fournit de 51Pégase)
Il est réjouissant lorsqu'il parle de la langue et analyse l'apport incontestable des acteurs du riacquistu en regrettant que les révolutionnaires d'hier se soient transformés, parfois, en prédicateurs dogmatiques, ce qui est, somme toute, la pente naturelle et tellement universelle de toutes les avant-gardes …
Il questionne aussi avec pertinence son expérience de lecteur de la littérature américaine, de Roth à Fante en passant par Miller et London,(dont il avait donné un aperçu lors de son passage à musanostra en 2010).Le lecteur, dit-il ", n'est pas celui qui déchiffre mais celui qui interprète ".A méditer…
Il devient drôle et émouvant lorsqu'il évoque son enfance et son retour en Corse, lui l'écolier qui vient des Vosges et qui doit, avec ses petits poings, se construire une légitimité et conquérir "son" territoire Ses poings et la langue qu'il s'approprie avec rage car elle est le lieu qui lui permettra d'exister.'.La langue comme facteur d'intégration....le débat est ouvert.
Son fil rouge, (peut-être préfèrera-t-il son fil d'Ariane) c'est sa capacité à se révolter, son refus de l'injustice et de la bêtise dans un style qui rappelle celui de Céline. La langue orale y expulse l'écrit, à travers des mots qui s'entrechoquent et se télescopent s'écoulant en kyrielles ou bondissant en un flux parfois lyrique, parfois épique..Mais la comparaison 's'arrête là car l'homme Céline, celui là même qui, réfugié après guerre en Uruguay continuait à vomir les métèques, n'était qu'aigreur et sécheresse. C'est tout le contraire pour Marcu Biancarelli
.Mais je ne vais pas épuiser le sujet (qui en a vu bien d'autres..) et je me contenterai de le citer ""seule la tragédie de l'homme broyé, des mondes submergés par la force, des faibles anéantis par l'injustice sociale, économique, par la brutalité intrinsèque à toute domination, provoque en moi un désir de parole, d'écriture, et de résistance" belle proclamation humaniste pour un révolté congénital. Non ? Mais j''interprète. .
Ivana Polisini- Mattei 8/10/2010 Bastia
*roman Commenté par Bénédicte Savelli
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