Tizzano
De Fabrice Bonardi
L’harmattan (188 pages)Un roman très intéressant avec des passages emplis d’humour…
Comment un peintre obsédé par une romancière croisée à quelques reprises dans Paris, puis un peu mieux connue, va passer à l’écriture pour survivre. Grâce à son personnage, avec lequel il entre parfois en conflit, il rêve une autre vie, pas forcément plus rose que la sienne ; il est en effet souvent surpris par le tour pris, « spectateur de son œuvre en train de naître » . La seconde partie du roman est picaresque : il part en voyage décidé à enfin offrir aux cendres de son père le repos salvateur, fait naufrage et se retrouve hospitalisé, objet de curiosité pour les autorités et énigme dans les journaux locaux. Sa destination, apparemment fortuite , c’est le sud de la Corse, la plage de Tizzano et le village de l’enfance où sa petite maison l’attend, comme tant d’autres choses.
Du Paris aux bas-fonds déréalisants à une Corse en pleine interrogation, le narrateur et son « être de papier », Sasha, ne cessent de poursuivre leur quête de « la Femme » aimée, « L ». Il faut qu’elle lise son livre, qu’elle comprenne qu’on ne peut tirer un trait aussi facilement !
Sur rien d’ailleurs : comment oublier l’enfance, Mina la tante artiste, les lieux du bonheur…Mais aussi comment prendre en compte ce qui s’exprime sur l’île, le ressenti de ceux qui y vivent ? Comment faire comprendre cette souffrance d’un quotidien écrasant et le besoin de riposte ? Par l’humour, servi là de façon inattendue, riche. Le narrateur un peu ridicule, qui se présente comme un citoyen bien français, aide à comprendre la Corse : les nationalistes décrits sont souvent puérils, dépassés par leur rôle mais certaines de leurs remarques sonnent juste. Avec lui, ils sont presque pédagogue et il joue l’avocat du diable…
Un roman à lire, parce qu’il constitue un moyen de comprendre par mise en abîme ce qu’est le travail de l’écriture, notamment de la fiction, les liens auteur, narrateur, personnage ; un moyen aussi de saisir que ce qui peut paraître si incompréhensible vu de loin a un sens, en Corse. Et puis Sascha s’engage !Et les descriptions qu’on relit : un plaisir, surtout si la mémoire permet de savoir ce qu’on a éprouvé enfant, de derrière les vitres d’une voiture, et de savourer la justesse de l’image… ! En voici un passage mais le roman en recèle d’autres bien belles :
Ainsi de cette lecture on peut dire qu’elle est agréable , qu’on rit beaucoup et qu’on est amené à réfléchir.
« A travers la vitre, je vois des arbres qui escaladent les monts, sautent les ravins, encadrent des blocs de granit tombés du fond de l’univers, et puis se piquent d’orner les crêtes. Nous nous faufilons entre d’immenses parois argentées. Les paysages sont enchevêtrés, on dirait des continents encastrés, une dérive à laquelle on n’aurait pas pensé pour un tableau. »Paul Mattei avril 2010