Max Caisson : Sherlock Holmes est-il indien ?
On peut penser que la méthode de Sherlock Holmes pour résoudre les problèmes qui font le charme des romans policiers est simplement le fait d’une intelligence particulièrement astucieuse. L’anthropologue et historien italien Carlo Ginzburg a cependant montré qu’on avait affaire ici à une méthode qui, à partir au moins de la fin du XIXème siècle, a joué un rôle très important dans le domaine de ce qu’on appelle les sciences humaines : l’histoire, l’histoire de l’art en particulier, la paléontologie, l’archéologie, la symptomatologie médicale, la psychanalyse freudienne etc. La pensée qui est à l’œuvre dans ces divers domaines est une pensée qui voyage à la surface des choses, une pensée itinéraire. Elle suit des traces, des sentiers, des pistes. C’est bien ce que fait Sherlock Holmes : il suit des pistes. C’est également une méthode du détail, du détail inaperçu pour la plupart mais néanmoins révlateur. « Dieu est dans le détail », disait le génial historien de l’art que fût Aby Warburg. Les méthodes des attributions des œuvres picturales ont suivi souvent cette piste.
Freud ne semble pas avoir perçu le lien qui relie sa méthode d’analyse à cette méthodologie de la piste et la démarche du Sherlock Holmes de Conan Doyle, dont pourtant il connaissait l’œuvre. En revanche certains auteurs récents de « polars » ont effectué ce rapprochement, en particulier Franck Tallis dont le héros de sa série intitulée « Les carnets de Max Liebermann », est un disciple direct de Freud, qu’il fréquente dans la Vienne du début du XXème siècle et dont il applique la méthode du détail à la résolution d’énigmes policières.
A vrai dire, cette méthode sherlockonienne est la méthode par excellence, car dans « méthode », il y a le terme grec odos qui signifie « route », « chemin ». Une méthode, c’est un chemin, un itinéraire, une pensée des pistes, qui se découvre elle-même en marchant d’indice en indice, c’est la méthode de la traque des Indiens d’Amérique, telle qu’elle se découvrait aux lecteurs du Derniers de Mohicans de Fenimore Cooper, très nombreux dans la période considérée. La figure moderne et romancée du détective en dérive, et Conan Doyle était parfaitement conscient de cette dérive. Elle passait pour lui dans la fusion de deux images : celle du trappeur indien et celle de son professeur de médecine (Doyle était médecin), le docteur Joseph Bell. Bell lui-même considérait qu’il avait l’acuité des sens du trappeur indien. Et, d’après Doyle, il avait, d’ailleurs , le profil d’un Indien d’Amérique.
C’est pourquoi, à propos des dessins de Paget, qui illustraient les histoires de Sherlock Holmes paraissant dans le Strand Magazine, Conan Doyle avoue que, dans sa propre imagination, Sherlock Holmes « a un visage plus osseux avec un nez en bec d’aigle ». En fait, dit-il finalement, « sa ressemblance avec un Peau-Rouge est plus marquée ».
Tout est dit : « Sherlock Holmes a bien été lui-même le dernier des Mohicans !Max Caisson