
I Présentation de l’ouvrage
Les Carnets de voyage en Italie d’un écrivain corse vient de paraître, fin 2009, dans une édition critique dirigée par Marco Cini, traduite et préfacée par Marie Limongi-Marchetti. Ces carnets sont donc écrits en italien au moment où la Corse est administrée par la France depuis près d’un siècle. Or la question de la langue est centrale pour Viale dont la position est claire et radicale : la Corse possède une langue maternelle, « la madre lingua » c’est-à-dire l’italien dans lequel il écrit toutes ses œuvres. Et ceux de ses compatriotes corses qui lui préfèrent le français se rendent coupables de trahison. Tel est aussi l’avis des cercles d’intellectuels que fréquente l’écrivain aussi bien sur l’île que sur le continent italien. On en trouve maints témoignages dans les présents carnets de voyage comme dans les lettres de Viale à son ami l’écrivain dalmate Niccolò Tommaseo (cf. Le Dialogue des élites de Marco Cini).
II Le projet d’écriture
Quant au projet d’écriture des carnets, il se situe dans une posture littéraire ambigüe qui rappelle celle de George Sand : dans ses Lettres d’un Voyageur : « Mon intention consistait à rendre compte des dispositions successives de mon esprit de façon naïve et arrangée en même temps ». Parfois, chez Viale, en effet, l’expression est si spontanée qu’elle paraît encore teintée de l’émotion qui l’a engendrée tandis qu’à d’autres moments, elle se fait longue période à visée didactique, abondant en symétries et en corrélatifs.
Le titre de Carnets de voyages renvoie au support faute de pouvoir faire entrer ces écrits dans un sous-genre bien défini de l’autobiographie. Il ne s’agit pas d’un journal car les textes qui nous sont parvenus ont été remaniés et, pour certains, rédigés après le voyage, comme en attestent les titres que Viale leur a donnés et qui comportent, pour quatre sur cinq, le terme de « Reminiscenze ». Certains passages forment des développements très digressifs par rapport au voyage et à son journal.
Cet éclectisme générique trouve un écho dans la multiplicité des typologies textuelles et des registres: Viale est tour à tour moraliste, analyste politique, stratège, historien des conjurations et amateur d’anecdotes qu’il tourne en apologues aussi bien que critique littéraire et critique d’art ; ces « mémoires de voyage » exposent les conceptions morales, sociales, politiques et esthétiques d’un humaniste qui revendique la subjectivité d’un discours presque toujours engagé.
Le rôle de démystificateur convient tout à fait à S.V. qui se plait, à dénoncer les impostures et les profiteurs de tous poils, à quelque rang de la société qu’ils se trouvent car Viale est avant tout un observateur social et son registre privilégier est satirique. Les modes de fonctionnement socio-politiques suscitent chez lui le plus grand intérêt. Il trouve dans cette observation une source intarissable de divertissement, d’étonnement et de réflexion. Ses cibles de prédilection sont les prêtres corrompus, en particulier les Jésuites, la prétention sociale notamment celle de la fausse noblesse, la censure, la corruption généralisée, les nouvelles modes, les hommes politiques, les écrivains romantiques et les réalistes… enfin, presque tout le monde y passe !
III Conclusion sur l’identité et la postérité
L’Italie n’est pas ici la représentation du lieu de l'autre mais celle d'un espace mental : il ne s’agit pas de la vision projective et romantique de l’Italie de Stendhal ou d’Alexandre Dumas car le regard de Salvatore Viale n’est pas celui d’un étranger mais celui d’un auteur qui fait partie de l’italianité et qui porte sur la péninsule un regard averti, à la fois désabusé et admiratif. Très imprégné de culture italienne classique, l’écrivain corse exprime un point de vue avisé et très personnel, sur les provinces italiennes du nord et du centre, au moment où celles-ci se trouvent au cœur des mouvements révolutionnaires liés au Risorgimento.
Les réflexions de Viale s’inspirent parfois des historiens latins et italiens, d’autres rappellent certains moralistes français du Grand Siècle. Enfin, pour dénoncer les usurpations, Viale trouve parfois des formules qui allient l’acuité de Saint-Simon à l’ironie de Voltaire. Si à cet intertexte prérévolutionnaire on ajoute, avec le genre du récit de voyage en Italie, Stendhal juste avant et Alexandre Dumas juste après, on trouve une œuvre à la fois riche de références et originale de point de vue.
Salvatore Viale dénonce, blâme et se moque dans ces carnets mais il vise également un objectif, celui de participer au développement de son pays, la Corse ; son autre but avoué était de laisser à la prospérité un nom corse qui illustre et défende la Corse, le sien, en l’occurrence.