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Qiu Xialong, auteur de romans policiers
La découverte d’un auteur, de quelque genre que ce soit, est parfois affaire de hasard, on peut même dire que c’est une affaire de rencontre. Un certain rituel s’étant installé, un mercredi soir à Orly, devant le rayon « policier » de la librairie de l’aéroport, mon attention est attirée par un ouvrage mis en évidence : “De soie et de sang ”. Un portrait de la Chine contemporaine indique la quatrième de couverture. Dans la salle d’embarquement, j’entame la lecture et d’emblée le premier personnage, Huang me plonge dans cette Chine actuelle. Maître ouvrier honoré du temps de Mao et déchu au point de n’être plus personne aujourd’hui. En quelques lignes l’histoire de la Chine contemporaine est plantée avec l’idée que même le vocabulaire officiel a subi une révolution.
Le plaisir provoqué par la lecture de ce premier polar m’a amenée à lire tous les autres et à m’intéresser à l’auteur, Qiu Xialong. Quelques informations péchées sur Internet :“Né à Shanghai en 1953 (une année du Dragon), Qiu Xiaolong est interdit d'école pendant plusieurs années lors de la révolution culturelle, où son père est la cible des révolutionnaires. Il réussit à apprendre l'anglais et à poursuivre ses études. Au début des années 1980, il obtient un poste d'assistant à l'Université des Sciences sociales de Shanghai et il commence à écrire de la poésie et des nouvelles; il traduit également en chinois des auteurs tels que Eliot, Yeats, Conrad, Faulkner, Joyce... Ces deux activités lui valent différents honneurs et il devient un membre de l'Association des Ecrivains Chinois. En 1988, il arrive en Amérique pour continuer ses études à l'Université Washington de Saint-Louis (Missouri). Il ne devait y rester qu'un an, mais les conséquences des événements de Tiananmen le décident à rester aux Etats-Unis. Il finira par soutenir une thèse sur T. S. Eliot en 1996 et c'est durant ces années qu'il commence à écrire de la poésie et de la fiction directement en anglais. Son premier roman, «Mort d'une héroïne rouge» - un véritable succès couronné d'un Anthony Award du premier roman - marque le début de la saga de l'inspecteur Chen, le protagoniste principal de ses romans. ” Quelques précisions supplémentaires glanées sur différents sites indiquent que Qiu Xialong a réussi à faire sortir sa femme de Chine et qu’ils sont installés à Saint Louis avec leur fille.
Bibliographie :
Mort d’une héroïne rouge (Éditions Liana Levi, 2001)
Visa pour Shangaï (Éditions Liana Levi, 2003)
Encres de Chine (Éditions Liana Levi, 2004)
Le très corruptible mandarin (Éditions Liana Levi, 2006)
De soie et de sang (Éditions Liana Levi, 2007)
La danseuse de Mao (Éditions Liana Levi 200Marie josée rhimbo8)
Si l’on peut classer ces six ouvrages dans la catégorie “polar”, pour autant ils ouvrent sur bien d’autres domaines tels que la cuisine, la philosophie, la poésie, l’histoire. Mais ce qui se dégage essentiellement et qui m’a littéralement passionnée c’est le pragmatisme à la Chinoise.
D’abord il est nécessaire de présenter les personnages que l’on retrouve dans chaque histoire et qui au fil des différents livres prennent une réelle consistance, un peu comme chez Fred Vargas.
Chaque personnage s’habille d’humeur, d’affects voire de travers, de manies, de symptômes et c’est en ça qu’ils deviennent des compagnons de lecture.
- Chen Cao, inspecteur principal de la brigade des affaires spéciales de Shanghai, cadre du Parti, poète et membre de l'Union des écrivains. Ses plaisirs et passions sont la poésie, l’écrivain Eliot, la cuisine. On peut supposer sans trop se tromper que l’auteur lui attribue beaucoup de ses propres passions.
- Sa mère, dont il a grand soin, et qui a comme obsession que son fils se marie et lui donne des petits enfants. Les liens entre Chen et sa mère s’inscrivent dans ce qui, en Chine, est désigné par “la piété familiale”, (xiao), règle de vie essentielle héritée de Confucius.
- Yu Guangming, un autre inspecteur, collègue de Chen qui l'assiste dans ses enquêtes. Si Chen est un homme partagé entre ses passions, voire divisé par ses doutes, Yu est plus monolithique. Chinois aux convictions bien ancrées, on le voit vaciller peu à peu à partir de ses interrogations sur le comportement de Chen.
- Peiqin, la femme de Yu, comptable dans des restaurants. Petite femme bien décidée, qui ne ménage pas sa peine, et qui tempère les convictions de son mari.
- Qinqin, leur fils (Yu et Peiqin ont subi la Révolution Culturelle) pour lequel aucun sacrifice n’est vain car seules les études seront sa voie de sortie.
- Vieux Chasseur, le père de Yu, ancien flic également mais à la retraite et reconverti en surveillant de quartier
- Petit Zhou, le chauffeur de la brigade
Ces personnages là sont les personnages centraux. Leurs liens sont faits d’amour filial, de respect hiérarchique, et nous avons avec eux une version de la société chinoise très respectueuse des formes, c'est-à-dire que les échanges empruntent un certain nombre de rites dont le manquement serait une menace pour tous.
D’autres personnages, plus secondaires, mais qui mettent en relief plus précisément ce qu’est devenue la société chinoise. On pourrait dire que les précédents nous donnent la version traditionnelle des liens sociaux, sous l’influence des concepts de Confucius. Les personnages secondaires mettent en scène la version contemporaine d’une adaptation de ces principes confucéens aux nécessités du moment. L’économie de marché qui est entrée en force en Chine sous l’influence de Deng Xiaoping, dans les années 80 – période qui a suivie les années sombres de la révolution maoïste -, cette économie de marché a bouleversé la hiérarchie, et elle a introduit une certaine corruption. Ces bouleversements sont incarnés par :
- Gu Haiguang dit « Monsieur Gu », un homme d'affaires (un « monsieur Gros Sous », nouveau riche), en relation avec les Triades, propriétaire d'un club de karaoké (le Dynastie) et qui vient régulièrement en aide à l'inspecteur Chen
- Nuage Blanc, une hôtesse ou une entraîneuse missionnée quelquefois par Monsieur Gu pour aider l'inspecteur Chen ,
- Lu, dit le « chinois d'outre-mer », un ami de Chen qui tient un restaurant russe à Shanghai et qui au fil des livres fait fortune. A plusieurs reprises il incitera Chen à abandonner ses beaux principes pour devenir lui aussi un monsieur Gros Sous.
Le tableau ne serait pas complet sans le versant amoureux, et là aussi, l’inspecteur Chen témoigne des embarras de l’amour. Il a plusieurs relations amoureuses, toutes rangées sous le sceau de l’impossible ! Trois femmes se partagent le cœur de l’inspecteur Chen, mais à divers titres :
- Catherine Rohn, une inspectrice du FBI américain qui apparaît dans Visa pour Shanghai et que l'on retrouve dans Le très corruptible mandarin. L’impossible est ici, culturel. Elle est américaine, très sensible au charme de l’inspecteur Chen et il y a réciprocité.
- Wang Fen, une journaliste de Shanghai et une amie de Chen, on ne sait jamais de quoi il s’agit entre eux, il règne une certaine ambivalence,
- Ling, une « ECS » (enfant de cadre supérieur) qui vit à Pékin et avec qui Chen entretient une relation amoureuse épisodique. L’impossible est ici, politique. L’inspecteur Chen est bien vu des autorités, et au fil des ouvrages il prend de plus en plus d’importance et sa relation à Ling n’est pas politiquement correcte.
Puis il y a les personnages de l’ombre, les poètes, les écrivains. L’association des écrivains à laquelle appartient l’inspecteur Chen est un atout particulier, à la fois une carte maîtresse, protectrice, qui peut à l’occasion débrouiller certaines pistes, mais elle est aussi une obligation qui implique des devoirs auxquels l’inspecteur ne peut se dérober. Et puis il y a Confucius. Référence essentielle si on veut comprendre cette société chinoise. Ce qui m’a amenée à lire un petit recueil sur Confucius. Et là nouvelle découverte ! Mais c’est une autre histoire !
En conclusion, parce qu’il faut bien ponctuer ce qui est ouvert, je dirai que les polars de Qiu Xialong sont à lire, si possible, dans l’ordre, du premier au sixième, car une logique interne soutient l’évolution de chaque personnage. L’intrigue policière est un prétexte à mettre en scène une société qui, bien que lointaine, paraît si proche et si parfumée. Il y a comme une étrange familiarité.
M.J. Raybaud
(Bastia, en 2009, pour A Musanostra
Soirée "roman policier, Bar Pigalle" )