la porte des enfers » de Laurent Gaudé
par F.Rusjan
« Laissez-moi parler, s’il vous plait » c’est que j’aurais du affirmer lors de notre dernière rencontre à l’Isula. Oui, laissez-moi parler de « la porte des enfers » de Laurent Gaudé.Et voir avec quelle vitesse nous sommes passés à autre chose m’a laissé un gout amer, m’a frustré.
Donc, à la place de la discussion orale vous aurez droit à mon opinion écrite. Ce qui évidemment ne clotûre aucune discussion future éventuelle. Bien au contraire.
J’ai donc lu le dernier roman de Gaudé. Avec beaucoup de plaisir d’ailleurs ; même si le sujet est noir. Rouge et noir serai-je tenté de dire. Rouge et noir comme est décrite la ville de Naples : noir comme la crasse, la mort et rouge comme le corail porte-bonheur ou le sang de l’enfant abattu.
Le thème traité a sûrement rebuté certains, certaines d’entre vous, la mort d’un enfant n’est pas un sujet facile à traiter mais est-ce le vrai sujet de cette œuvre ?
Très vite, on append que le garçon mort est revenu sur terre : cela allège quand même un peu l’atmosphère et permet d’aller plus loin dans la lecture.
Le roman traite en parallèle l’évènement tragique de 1980 et l’action située en 2002.
L’ambiance napolitaine est très bien rendue : non pas celle des trattorie et des chansons joyeuses mais celle d’une ville mal éclairée où, la nuit, des passants mystérieux errent dans les rues étroites, en silence. Cherchent-ils eux aussi, une porte d’entrée des enfers. Ou, connaissent-ils déjà son emplacement ?
Cela m’a rappelé les films de Dario Argento , cinéaste des années 80 (le maître du GIALLO: thriller horrifique italien).Dans ses films, cette porte est souvent recherchée ou trouvée par « accident » et le monde est gouverné par des forces supérieures, maléfiques, symbolisées par trois femmes, trois mères :
La mater suspirirum : la mère des soupirs
La mater tenebrarum : la mère des ténèbres
La mater lacrymorum la mère des larmes.
A quelle mère avons nous à faire avec Giuliana ?
Certes, en premier lieu, à la mater lacrymarum mais qui deviendra assez vite une mater tenebrarum.
Sa douleur est magnifiquement rendue et son cri, poignant est compréhensible par tous ceux qui ont vécu un deuil mais peu à peu, elle ne reconnaîtra plus son mari, Mattéo, comme père. N’oublions pas que ce sont les mères qui font les pères. Et que devient un père si son enfant unique disparaît ?
Giuliana ne lui permettra pas de redevenir « un mari » non plus. Elle a perdu sa chair, elle qui était « toute mère » et ne peut redevenir « femme ».
« Les pères sont à bout de force » dira-t-elle. Ils ne peuvent redresser le monde.
Alors, par amour, cet homme exaucera le vœu de son épouse qui abandonnera son identité sur le quai d’une gare pour tout recommencer ailleurs.Là où elle est née.
Elle ira jusqu’à se mutiler les seins : symbôles nourriciers inutiles à présent puisque son fils est mort et symbôles de féminité, de sexualité qu’elle veut voir disparaître puisqu’il n’y a plus de mari.
Les pères arriveront-ils à redresser ce monde de chaos ?
Giuliana semble bien être ici une de ces mater, gardienne de « la porte des enfers ».
Nota bene : Naples semble me pours
uivre, c’est le deuxième roman après Gomorra dont je parle sur ce site et qui traite de cette ville. Jamais deux sans trois. Et voilà, le troisième est déjà entre mes mains, il s’agit du dernier numéro de « ELLE A TABLE » dont un des articles se rapporte à un noël napolitain. Quelques spécialités très sucrées de Naples qui aident à supporter la mort omniprésente dans cette cité. Une nouvelle trilogie : Saviano, Gaudé, Elle à table ? L’année se terminera malgré tout en douceur.