"Boire les nuages dans une tasse de porcelaine"( extrait )

Envoi de MarieHélène Ferrari(août 2009)

Le roman (c'est une réédition que j'ai complètement changée et j'en ai fait un roman) qui arrive ces jours ci

ce n'est pas un polar, c 'est très personnel. [...] Ce texte provient d'une copie du pdf original de l'oeuve {...]

 

35 Je pose la plume, la douleur ne vient pas de la migraine, mais des souvenirs qui remontent si frais et si intacts, qu´on les croirait congelés.
Alors, je me rends à l´évidence : il me faut l´avouer, au-delà du choc de la réception de la nouvelle, quand j´ai su que mon ticket avait atteint sa date de péremption, j´ai ressenti une forme de soulagement.Depuis le temps que j´étais sur scène et que la pièce m´ennuyait, alors que je ne pouvais abandonner mon rôle sans encourir de reproche, depuis le temps que j´avais l´impression d´être le taureau de la corrida, survivant à toutes les banderilles, toutes les passes, saluant aux jalears,voilà que je pouvais enfin m´enfuir de l´arène, sans encourir les huées ! J´en ressentais comme un immense apaisement, un soulagement, une délivrance. Par ailleurs, depuis que chaque grain de sable hurlait son passage dans le goulet, en annonçant que le nombre de ceux qui le suivaient allait en rétrécissant,il n´était plus question que je me disperse en conversations, vains propos, paroles stériles, bruits d´ambiance, qui n´étaient destinées qu´à rassurer ou faire plaisir à ceux Boire les nuages dans une tasse de porcelaine

36 qui se trouvaient en face de moi et qui ne m´apportaient dans le meilleur des cas qu´un morne ennui, et dans le pire me déstabilisaient sans que j´en connusse la raison exacte. Je souffrais d´un sentiment physique de perte et de gaspillage. Ce monde de mots - de maux ? - a fait de moi une boiteuse, au propre et au figur é canne factice que cet excès de verbe paravent, derrière lequel je pensais me cacher ; lacune de la parole- vérité, course en avant, ne cessant d´échapper à ce que je n´avais jamais compris n´être que moi-même. Solitude. La culpabilité qui m´habillait de bure et de sourire, enfin, est restée aux pieds de la montagne, et je me donne le droit de dire : « - Vivez,mais ne me demandez plus de m´y intéresser. » Les êtres autour de moi, maintenant que je n´étais plus obligée de les apprivoiser, comme on se rassure en s´approchant du prédateur, lui prêtant des sentiments doux ou en se disant qu´il est rassasié, m´apparurent dans leur crudité, leurs connaissances nues, leur affreuse authenticité. Le machiavélisme de pacotille, l´intelligence qui ne brille qu´à la lueur d´ampoules indigentes, la fausse tendresse qui parent les loques de l´apparence des robes couleur de temps, la médiocrité des amitiés de convenance,Boire les nuages dans une tasse de porcelaine

37 tout cela, maintenant que je ne faisais plus partie du jeu, criait à m´assourdir. J´ai décidé de partir.Du ciment de mes os, j´ai combléles fissures, les cassures, les blessures, par les mots infligés. À présent, je suis brisée. Il n´y aura plus de retour en arrière. J´ai donc, pendantque j´en avais encore la force, gravi la montagne, enjambé les torrents, avalé les pentes dont je savais que jamais plus je ne pourrais les redescendre.Curieux sentiment que chacun de ces pas en avant, dont j´étais certaine qu´ils signaient l´impossibilité d´un retour en arrière. Et pourtant, comme chacun, j´ai peur de la solitude, du silence, de l´absence, de la nuit, des ombres, des non-dits, des cris de la chouette qui chasse, et des ombres lasses se prélassant au vent. Je ne m´estime plus assez pour vous parler de moi, et ne vous aime plus assez pour vous écouter parler de vous. Je préfère de vous le souvenir ; du lait,la crème ; de la crème, le beurre. Il y a dans ce silence nouveau qui m´enserre, une vérité qui va naître, je le sens. Je n´ai jamais pris le temps de m´arrêter, et j´ai toujours remis à demain cette rencontre avec moi même...Cette fois je ne peux plus la différer.




 

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