
Les Maisons suspectes
Les Maisons suspectes, publié aux éditions Jacques Antoines en 1976, est le fruit de l'amitié et de la complicité de deux créateurs belges :
Gaston Bogaert (1918-2008), peintre surréaliste et architecte de formation, a écrit une thèse de philosophie sur le problème du temps. Il offre, dans sa peinture, une vision
mi-symbolique, mi-onirique du monde.
Thomas Owen (1910-2002), de son vrai nom Gérald Bertot, est un ami de Jean Ray, rencontré à 16 ans. Owen mène de front une carrière d'industriel, d'écrivain de fantastique,
et de critique d'art sous le nom de Stéphane Rey.
La collaboration de Bogaert et de Owen naît lors de l'exposition de la série de 15 tableaux Les Maisons suspectes. Bogaert demande à Stéphane Rey d' écrire un article présentant son oeuvre. Ce n'est pas le critique d'art, mais l'écrivain qui répond à la demande et propose 15 illustrations de ce que les tableaux lui ont évoqué. 15 contes fantastiques, ou plutôt
15 contes "étranges", "insolites".
Les tableaux qui composent la série des Maisons suspectes représentent des façades, à l'aspect souvent très respectable, voire cossu. Les façades symbolisent l'apparence, le paraître, ce qu'on peut voir (de l'extérieur), et ce qui protège (l'intérieur). Ils ne comportent pas de trace de vie, ou si peu. Parfois, les maisons semblent être laissées à l'abandon. La végétation y est envahissante, et le bestiaire est reptilien.
On peut cependant y voir, parfois, des personnages : les hommes ne sont que des silhouettes, les personnages féminins sont nues et pourtant inaccessibles, comme "hors du temps"'.
L'impression générale qui se dégage de cette série d'oeuvres est une certaine nostalgie,une certaine douceur, une certaine atemporalité aussi... et pourtant un sentiment incompréhensible de menace imminente est suggéré par les titres quand ce n'est pas par les oeuvres elles-mêmes.
La série se composent des tableaux suivants :
La Maisons des discordes
Le Refuge du pyromane
La Maison des vieilles
La Maison des amours mortes
La Retraite des démentes
Le Palais des serpents
Le Gîte oublié
La Maison du théologien
La Maison des oracles
La Demeure de l'exorciste
La Maison de la fille morte
La Maison du délire
Le Palais des hallucinations
Le Pavillon du naturaliste
Le Palais des corruptions
Dans ses contes, Owen s'est donc amusé à imaginer ce qu'il y avait derrière les façades et nous narre l'histoire des maisons et de leurs occupants. Les titres ont été conservés et semblent servir de point de départ à l'imaginaire owenien.
Ainsi, alors que le tableau La Maison des discordes nous laisse voir une façade bourgeoise noyée dans l'ombre, à peine éclairée par la lumière d'un lampadaire, et devant laquelle se pressent 13 silhouettes masculines en capes et haut de forme, le conte d'Owen donne la parole à un narrateur qui, enfant, voit le même cérémonial se répéter régulièrement.
Sentant "quelque chose de funeste" sur le point de survenir, l'enfant voit sa mère recevoir 13 hommes étranges, avec lesquels elle s'enferme penadnt plusieurs heures, provoquant nausée et angoisse chez l'enfant. Au départ des visiteurs, la mère annonce à l'enfant que les discordes, encore une fois, sont apaisées...
Bizarrement, dans La Maison des vieilles, Owen n'utilise pas l'élèment le plus troublant du tableau : les faces blafardes qui se pressent aux fenêtres. Il semble s'être attardé sur la portée symbolique du seuil (une sorte de verrière ici, dans laquelle on peut distinguer deux silhouettes). Dans cette nouvelle, le seuil sert de passage dans l'irrationnel, protégeant moins l'intimité de la maison que le monde extérieur de la folie qui occupe les murs.
La nouvelle nous met en présence de 13 vieilles dames s'adonnant au spiritisme et dont l'une des séances annonce une mort imminente. Leur médecin, sceptique (type même du personnage de fantastique), met leur parole en doute et jette le trouble dans leurs esprits. Il meurt "sur le seuil même", "dans l'entrée vitrée en forme de piège à rats". La meneuse de la bande avoue alors avoir su qu'il était la vistime désignée et l'avoir invité afin que s'accomplisse la prédiction. Elle ajoute :
" Je n'ai jamais aimé cet homme. Il est abrupt et roule les r. Je déteste ça !".
La Maison du délire offre l'atmosphère la plus malsaine. Le tableau de Bogaert laisse une grande place au jardin dans lequel sont éparpillés des restes de poupées mutilées. Le titre laisse entendre que derrière l'apparente tranquillité de la façade, la folie se cache derrière ces murs. Voici ce qu'Owen en a fait : un frère et une soeur qui vivent ensemble, orphelins de père et de mère. Lui, poupin et bouffi, collectionne les poupées. Certaines sont anciennes et ont "des perruques faites de vrais cheveux (de filles pauvres ou mortes)". Quand Blaise atteient ses 40 ans, Inès finit par trouver sa passion ridicule. Pour se réconcilier après la brouille qui s'ensuit, elle lui offre une belle poupée et Blaise embrasse sa soeur sur la bouche. Cette tentation incestueuse inassouvie lui fait prendre en haine tout ce qui ressemble à une femme. Blaise mutile ses poupées, puis sa soeur. L'espace fantastique est ici le propre espace intérieur de Blaise - rappelons que la définition de "délire" est perte du rapport normal au réel, altération des perceptions et, donc, création d'une autre réalité, le propre même du fantastique.
Pour Ernest Hello, "Le fantastique n'est pas dans l'objet, il est toujours dans l'oeil".
Une oeuvre picturale est par définition polysémique, elle prend sens dans le regard de celui qui la contemple. Ce qui a été présenté ici est le regard d'un écrivain fantastique sur des oeuvres picturales surréalistes : la confrontation privilégiée de deux imaginaires qui réécrit la fascination récirpoque de la littérature et de la peinture.
vanina ricci février 2010
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