Haruki Murakami
Le passage de la nuit
Roman de 2004 traduit du japonais par Hélène Morita, publié aux éditions Belfond en 2007
Les librairies sont des lieux de rencontres ; les conversations des autres lecteurs qui se congratulent entre les rayons, les commentaires pas toujours très pertinents du couple à côté aux polars, les choix justifiés auprès du libraire s'il est bien luné et prend le temps de signifier que les lectures des clients ont droit à son attention. On découvre surtout des oeuvres et des auteurs ; j'y ai trouvé, seule, cet étrange livre de 230 pages, pour moi très frais et troublant. Parmi les genres, bien sûr c'est un roman dont l'intrigue se déroule dans une grande ville niponne que l'auteur prend soin d'évoquer par allusions, de ne pas nommer ; comparée à un organisme, elle est un grand corps qui la nuit respire et devient énigmatique. Ce texte est à la fois réaliste, banalement descriptif, sociologique( surtout quand on saisit en quoi la jeunesse des grandes villes japonaises est à la fois différente et aussi malheureuse que celle des grandes villes européennes), psychologique (on sent que la tension qui gagne à la lecture et ébranle vient de bien loin, de là dont on ne sait pas grand chose) et fantastique ( certains éléments sont irrationnels).
M.F. Bereni Canazzi
Mais on est loin là du connu, de l'attendu ! Alors même que tout semble à certains moments cousu de fil blanc, horriblement voué à la platitude, une réplique, ou alors une référence à un penseur ou artiste de la culture occidentale pique notre curiosité, rive à l'ouvrage, qui fait penser à un road movie, avec ses loosers, leur quête, les protistuées battues, des love hôtels, bref tout ce qui fait le charme et l'aspect noir d'un Paris Texas, par exemple. On a les néons, les promenades...
L'originalité résiderait dans la présence de chats gentils comme des chats de dessins animés, aux petits museaux gourmands et que les personnages nourrissent volontiers ; ajoutons ce qui de nos jours devient ordinaire : le pouvoir d'un informaticien qui manipule les êtres et le temps...
On a 2 personnages principaux, jeunes, aimables, marginaux à leur façon ; ils errent, ne sachant plus dormir et se retrouvent dans un fast food (un banal Denny's) Mais rien ne semble fortuit. Que le jeune homme s'assoie avec Mari, celle qu'on suit durant toute la nuit, c'est inquiétant ; d'emblée l'histoire d'amour imaginée cède la place au mystère ; la soeur de la jeune fille, qu'il connaît et dont il cherche à parler, dort, ne voulant plus se réveiller, elle si belle et pour nous lecteurs, à ce moment là, le titre d'une oeuvre culte s'impose (Kawabata Yasunari "les belles endormies"). C'est que, peu à peu, en lisant, les manies de l'auteur, sa manière de faire entendre des airs de jazz dès qu'il décrit un lieu, ajoutant aux repères spatio temporels le repère musical, sa connaissance de l'Occident, sont des clins d'oeil qui invitent à penser que les propos d'apparence superficielle ont un sens, lourd bien souvent. Aucun mot ni détail n'est gratuit et tout signifie dans cette oeuvre dont j'ai cependant trouvé la fin un peu décevante. J'espérais une chute, me préparant à l'estocade finale, quelque bizarrerie à laquelle l'auteur m'aurait préparée.
L'écriture devrait plaire à tous ceux qui aiment le Japon, sa culture, sa modernité, le cinéma de Fassbinder, de Godard, les tableaux de Hopper, la bande dessinée ; le style est cinématographique, le jeu des focalisations permettant de voir derrière le tain des miroirs, derrière les murs, derrière les remparts du conscient.
