Thérèse et Isabelle,
de Violette Leduc
Thérèse et Isabelle, texte écrit par Violette Leduc en 1955 et soutenu par Simone de Beauvoir et Jean Genet, ne parut chez Gallimard que dix ans plus tard sous la forme d’un court récit dans une version expurgée puis fut réédité par la même maison en 2000 dans sa version intégrale. Déjà presque un vieux classique pour les uns, totalement ignoré des autres, il m’étonne pourtant à chaque passage glané en feuilletant l’opuscule : pas de phrase anodine, pas de mots en trop ni déplacés, de la poésie plus que de la prose. On s’attendrait à quelque mièvrerie ou quelque grivoiserie vu le sujet, deux adolescentes s’aiment et se caressent dans un pensionnat, or rien de tel. Certes leurs amours sont passionnées et vraiment elles sont racontées dans le détail mais ce détail est sublimé parfois jusqu’au mystique. On navigue à vue dans l’espace-temps métaphorique de la fusion originelle.
« Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages […] Je me jetai dans ses bras. Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse. Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin de paille dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferait. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ? […] Les lèvres se promenaient sur mes lèvres : des pétales m’époussetaient. Mon cœur battait trop haut et je voulais écouter ce scellé de douceur, ce frôlement neuf. Isabelle m’embrasse, me disais-je. Elle traçait un cercle autour de ma bouche, elle encerclait le trouble, elle mettait un baiser frais dans chaque coin, elle déposait deux notes piquées, elle revenait, elle hivernait. Mes yeux étaient gros d’étonnement sous mes paupières, la rumeur des coquillages trop vaste.»
Amour trop vaste pour les jeunes filles, il ne s’essouffle pas mais finit comme il commence, brutalement, par un arrachement :
« J’aimais Isabelle sans gestes, sans élans : je lui offrais ma vie sans un signe.
Isabelle se dressa, elle me prit dans ses bras :
- Tu viendras tous les soirs ?
- Tous les soirs.
- Nous ne nous quitterons pas ?
- Nous ne nous quitterons pas.
Le mois suivant ma mère me reprit. Je ne revis jamais Isabelle. »
A lire assurément et même si c’est déjà fait !