"Genitori"
Stefanu Cesari

Après Mimoria di a notti en 2003 et Forme animale en 2008, un nouveau recueil poétique de Stefanu Cesari est à paraître à la fin du mois d'avril 2010, Genitori, aux éditions A fior di carta. La quête d'identité, de langue et de mémoire qui s'y poursuit emprunte les voies de la réminiscence métaphorique. Cette exploration de soi-même traduite en respirations, saynètes et territoires psychiques se double, puisque l'édition est bilingue, d'un jeu verbal dans les deux langues, la corse (de Porti-Vechju) et la française, et d’un jeu entre celles-ci, puisqu'il ne s'agit pas de traductions mais bien de réécritures, avec ce que cela implique de mouvements intertextuels. Mais chaque poème est aussi mise au jour d'un sens enfoui : la recherche du secret paternel en vue de sa propre libération car l'écriture de Stefanu Cesari vise à intervenir sur son être, à le libérer. Elle est une sorte de réponse rythmique au titre du recueil emblématique de l'œuvre et dramatiquement éclairé par la mort du père pendant l'adolescence de ce fils unique. Le recueil possède clairement une valeur héréditaire que, par l'écriture, l'héritier cherche à partager.

 

Incù ciò chi tu m’ ha’ lacatu mi socu custruitu un linguaghju.
si pudarà dì ch’iddu m’apparteni ?
s’e riflettu, ùn vicu più chì visu t’avii , nè chì boci – una prisenza in u verbu o’tantu : a certitudina chì, un ghjornu, sè statu chivi.
ti possu invintà in a spaddera di certi omini, s’e voddu, ma chì bisognu ci hè ?
da tandu aghju imparatu ch’iddi si sìccani fàciuli i padola.
ch’ un paesu intrevu pò nascia nant’à a stancàghjina di l’ochja – silinziosu.
infini, credu. silinziosu soca parchì ùn lu capiscu micca.
nasciarii torra, tu, nant’à i me ochja ?
par cunfidenza ùn ti sunniighju mai. ma socu àbuli un pocu à i to staghjoni. ùmidi.
possu dì che perdu sempri a to traccia.
a dicu, ed hè tuttu ciò chì ferma.

 

Avec ce que tu m’as laissé, j’ai construit un langage.
pourra-t-on dire qu’il m’appartient ?
si j’y pense, je ne sais plus quel visage tu avais, ni quelle voix – une présence dans le verbe, sans doute : la certitude qu’un jour, tu as été là.
je peux t’inventer aux épaules d’autres hommes. à quoi bon ?
j’ai appris depuis qu’on assèche facilement les marais.
qu’une ville peut naitre sur des yeux fatigués – silencieuse.
je ne comprends rien – c’est sûr.
pourquoi ne renais-tu pas, toi, sur mes yeux ?
pour confidence : je ne te rêve jamais, mais je connais un peu tes saisons, humides.
je peux dire que je perds toujours ta trace.
je le dis. et c’est tout ce qui reste.

 

 

A casa mai a pisarè. a sa'. lacarè l'arghja à u ventu. à i parichji. l'idea, u so spaziu.
i mani. bioti. pien' à scritturi, i mani. più maiori ancu u biotu 'n pitturiccia.
i conca. sempri culmi par avali. di ‘ssa vodda di veda.
a boci. rivultata contr'à tè da l'orìgini : a pìccula brusgiatura di u rumbiccu.
ma nò. ùn hè nudda. curri un filu d'acqua in calchidocu. o sarà soca un ziteddu chì pienghji.
va'. prova ghjà à fà entra qui un pocu di luci.

 

Tu ne bâtiras jamais la maison. tu le sais. l'aire, laissée au vent, aux plusieurs. l'idée - son espace.
mains vides. pleines d'écritures, les mains. toujours plus grand le vide dans la poitrine.
orbites pleines de cette envie de voir. voix. tournée contre toi depuis longtemps : la petite brûlure du reproche.
mais non, ce n'est rien. quelque part un fil d'eau. un enfant qui pleure.
va. risque toi à faire entrer là un peu de lumière.

 

 

I bestii vani à bia. à quidd’ora scunnisciuta. chì ci hè calchì tarra sustratta, à i cunfini di u paesu. à prò di a notti, senza un ansciu, stofa strifinata, pocu, è u restu si ni va. ùn si sà induva, un ritornu à u sicretu scuru è puzzinosu di a fanga. ùn mi credi ? l’idei in troppu sìccani, lachendu l’ochju ‘llu cacciadori più sputicu. senza nisciun’ quistioni, a so mani, tralucenti. prisenti ancu di più, in virità.

 

 

Les bêtes vont boire. c’est l’heure, mal connue, des territoires soustraits aux confins du pays. profit de la nuit. sans un bruit. tissu froissé à peine, et le reste s’en va. on ne sait où, un retour au secret sombre, à la puanteur de la boue. me crois-tu ? les pensées de trop sèchent, laissant l'œil plus pur au chasseur. sans question, la transparence de sa main, plus visible, en vérité.

 

 

 

 

                A sa chì ? Sè tu – in a me bucca / o calcosa di tè /  una volta dui volti inciampu quand'e parlu, à creda chì dopu... a nudità, puri / quidda ti s'apparteni / a fighjolgu cambià di nomu / com'è una vadina praticata da troppu / ed eccu ti, tu / spuddatu 'n a me bucca / calcosa di tè à rampaconu in a lingua, à ingradivà d’un figliu

 

 

                Tu sais quoi ? c’est toi – dans ma bouche / quelque chose comme toi / une fois deux fois je trébuche sur les mots / à croire qu’après eux... la nudité enfin / celle là elle t’appartient / je la regarde / changer de nom, me tromper encore comme une rivière trop connue / et c’est toi / dépouillé dans ma bouche / quelque chose comme toi qui rampe avant la langue et me donne naissance

 

 

Stefanu CESARI

poèmes lus dans le recueil Genitori

 

 

 

Marie Limongi-Marchetti




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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