
Dans "plat de poissons frits", la nature est à l'honneur. C'est là l'anteprima d'un repas méditerranéen, aliments sains, juste cuits, dégustés simplement au bord de l'eau. Ce tableau festif où huile d'olive, poisson frais et vin sont essentiels est si évocateur que l'eau en vient à la bouche.
La rencontre du poète, l'omniprésence de la mer, du soleil, de la saveur, l'amitié, la volonté de partage (voir les adresses au lecteur), la richesse des images, comme la métaphore des épées et tant d'autres...concourent à donner le vertige, celui des gens heureux qui , par la magie de leur regard et de leur saisie du monde, transforment l'instant le plus banal en feu d'artifice des sens.
Dans "le pain", toujours le souci de dire au plus vrai, au plus juste, sans passer par des voies convenues ; le lexique est décalé ? Ce n'est qu'apparence car l'auteur connaît mieux que quiconque l'étymologie, sait comment par un détour faire naître l'essence des choses.
Le pain ici est aussi l'occasion de montrer en quoi rien n'est anodin, comment la psyché établit des associations ; le "brisons la" final est tout autant acte de briser le pain, refus de théorisation à outrance, de rêverie indécente alors que le monde a besoin qu'on y participe que volonté de dévoyer l'angoisse de la mort, née du constat de la dégénérescence de la mie de pain.
Le pain
" La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…
Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation. "
Francis Ponge, Le Parti-pris des choses, 1942, Gallimard p 39.
Francis Ponge, auteur français
né en 1899 et mort en 1988, a apporté avec Le parti pris des choses , son deuxième recueil paru à la NRF en mai 1942 dans la collection "Métamorphose", une oeuvre novatrice ; c'est l'un des fleurons de l'écriture poétique du vingtième siècle.
Parmi ces textes, tous à découvrir et à appréhender comme autant de petits bijoux, qui comme l'huître doivent être fouillés pour révéler leur grandeur, leur perle, quelques uns sont consacrés à la nourriture et ses effets ; deux de ses poèmes en prose sont présentés ici, "Plat de poissons frits" et "Le Pain".
L
F.Ponge Francis Ponge, auteur français
né en 1899 et mort en 1988, a apporté avec Le parti pris des choses , son deuxième recueil paru à la NRF en mai 1942, dans la collection "Métamorphose", une oeuvre novatrice ; c'est l'un des fleurons de l'écriture poétique du vingtième siècle.Parmi ces textes, tous à découvrir et à appréhender comme autant de petits bijoux, qui comme l'huître doivent être fouillés pour révéler leur grandeur, leur perle, quelques uns sont consacrés à la nourriture et ses effets ; deux de ses poèmes en prose sont présentés ici, "Plat de poissons frits" et "Le Pain".
Dans "plat de poissons frits", la nature est à l'honneur. C'est là l'anteprima d'un repas méditerranéen, aliments sains, juste cuits, dégustés simplement au bord de l'eau. Ce tableau festif où huile d'olive, poisson frais et vin sont essentiels est si évocateur que l'eau en vient à la bouche.
La rencontre du poète, l'omniprésence de la mer, du soleil, de la saveur, l'amitié, la volonté de partage (voir les adresses au lecteur), la richesse des images, comme la métaphore des épées et tant d'autres...concourent à donner le vertige, celui des gens heureux qui , par la magie de leur regard et de leur saisie du monde, transforment l'instant le plus banal en feu d'artifice des sens.
PLAT DE POISSONS FRITS
Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané
Lorsque le poisson demer cuit à l'huile s'entrouvre, un jour
de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte
sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la
pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément
révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (com-
ment pourrions-nous dire encore ?)... Non, c'est trop bon ! Ça
fait comme une boulette élastique, un caramel de peau
de poisson bien grillée au fond de la poêle...
Goût, vue, ouïes, odaurades : cet instant safrané...
C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets
encore vierges, oui ! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre,
que la voilure claque et que le pont du petit navire penche ver-
tigineusement sur les flots,
Tandis qu'un petit phare de vin doré - qui se tient bien
vertical sur la nappe - luit à notre portée.
Marie-france Bereni Canazzi