Albert Camus, Jérôme Ferrari ….les autres et nous
Pourquoi certains jours entend-on bruisser les petites voix de mots jadis entendus, comme autant d'échos de débats qu'on croyait anciens ?
Moi, c'est Camus que j'entends en ce moment. Plus précisément, cette petite phrase :"nous ne sommes qu'à peu près en toute chose ". C'est une phrase terrible .Terrible et déprimante car elle nous décentre de nous-mêmes, nous tous, en nous renvoyant à notre place, pas très brillante, dans la médiocrité de nos limites. J'étais bien jeune quand je l'ai découverte pour la première fois dans la bouche de Clamence , le personnage de Camus dans la Chute . Je m'en souviens encore. Un éblouissement effaré.
Curieusement, le personnage du Capitaine Degorce, dans Où j'ai laissé mon âme, de Jérôme Ferrari (lu fin août 2010) me rappelle aussi certains personnages de Camus dans leur incapacité à changer le cours d'un monde absurde, celui de la guerre, de la torture, de la non communication, monde dont ils ont pourtant une conscience aiguë et malheureuse.
Et hier, Francis Huster de passage en Corse, évoquait encore Camus dans un entretien accordé à Corse matin (16/10/2010) en annonçant qu'il allait dire le 23 novembre à Genève "le texte que j'ai imaginé, le discours fictif que Camus aurait dû prononcer en recevant le Prix Nobel de littérature ".
Il est des coïncidences qui ne sont plus tout à fait du hasard.
L'histoire littéraire connaît fréquemment le retour en grâce de certains auteurs délaissés pour un temps . Dans les années cinquante, Camus le moraliste, le pessimiste, avait perdu, face à un Sartre, flamboyant dans les certitudes d'une action fondée sur la liberté, la responsabilité et le rejet de la mauvaise foi. Mon propos n'est pas d'entrer dans ce débat . Mais il me semble qu'aujourd'hui le monde provoque de nouveau un sentiment d'absurdité. L'emballement de systèmes, financiers, économiques, technologiques ou étatiques, n'ayant d'autres finalités qu'eux-mêmes, créent leur propre vacuité, recyclant ou broyant tout ce qui leur résiste ou tente de leur résister. Marche ou crève !
La quête de sens se fait d'autant plus pressante que des questions essentielles peinent à trouver une réponse : se taire, par commodité (comme le héros de La Chute) et accepter parfois l'inacceptable? Ne rien faire plutôt que se tromper?.... Camus hier, Jérôme Ferrari par certains aspects, aujourd'hui, et tant d'autres, prennent acte du divorce entre le monde souhaité et le monde réel, entre l'"esprit qui désire et le monde qui déçoit". Alors, momentanément, peut-être vaut-il mieux se poser, s'inventer des" territoires", assumer le présent pour rêver le futur ; revenir sur soi, non pour y rester, mais pour transmuter les interrogations inquiètes en amour du monde.
Camus préfère Sisyphe à Prométhée. Le premier se contentait péniblement de remonter le rocher qui chaque jour retombait. Le second avait volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Les deux sont héroïques, à leur manière, mais Sisyphe nous ressemble tellement... en ce moment. De là, peut-être, le regain d'intérêt pour Camus.
"Dialoguer avec Camus aujourd'hui", c'est le titre auquel j'avais pensé et, peu à peu c'en est un autre qui s'est imposé à moi : "Camus, Ferrari …les autres et nous " car, parler d"eux, c'est parler de nous.
Bastia le 17/10/2010 Ivana Polisini-Mattei