LITTERATURE & CINEMA : FASSBINDER / BECKETT / FAULKNER / ROHMER / BORGES


Aux entretiens et interviews accordés, souvent en public, FASSBINDER est fuyant, malin, pauvre dans sa justification si on n’y prête pas attention, mais toujours ferme et plein de dureté (ne dit-on pas qu’il est autoritaire ?). Interrogé sur l’écriture, le roman et la langue, des textes recueillis dans « L’Anarchie de l’imagination », L’Arche, 1987, le cinéaste est donc réservé. Quelle source littéraire ? Fontane, d’autres très accessoirement cités au passage, sans plus. La qualité littéraire ? il s’agit, pour chacun, de faire d’un film, lorsqu’il est vu, « son propre film », en transformant « des caractères et des phrases en une histoire ». Quelle langue ? Celle des miroirs (les comédiens « saisissent mieux leur identité au contact des miroirs », « ils se regardent jouer », « ils sont alors plus concrets »). La langue opère une « triple distanciation : par les miroirs, par les fondus, par le jeu non émotionnel des comédiens ». Et par là, s’acquiert, l’imagination aidant, une « liberté avec (le) film », comme à la lecture.

C’est dire que, pour FASSBINDER, l’essentiel c’est les « formes », et les actes, au nom d’une logique purement « physique », soit la recherche du réel. Car « ça ne fonctionne pas sans ça ». - Ne dit-on pas que dans la forme il y a déjà le fond ? Et SARTRE, ce que rappelle ROHMER dans un article datant de 1949, dit bien : « Toute bonne technique porte en elle une métaphysique. » Il y va de la « connaissance de l’homme moderne ». C’est l’enjeu que propose à sa manière le cinéma à la littérature. Anecdotiquement, un prof de philo, 1968, hurlant, goguenard, à ses élèves : « Il vous faut lire MARX, vraiment ? Vos films de cow-boys et de policiers, ne vous montrent-ils pas suffisamment la lutte pour l’intérêt égoïste, l’injustice avec la violence, dans un monde où l’argent est tout ? ».

FASSBINDER est souvent questionné à propos du roman qu’il a en projet. Il dit que la solitude durant « six mois » lui serait nécessaire, que la question du lieu où se retirer (NEW YORK ? « une ville folle ») est très importante. Mais quand ? Dans quel état d’esprit ? Autant de choses auxquelles semble-t-il il n’y a pas eu de réponse. Le roman n’a jamais été écrit. Toutefois, c’est peut-être aller un peu trop vite en besogne que de constater un échec total, car un nouveau genre de littérature existe, c’est la publication des notes de travail, comme l’ont fait FASSBINDER et d’autres, comme ROHMER, qui, lui, a édité la plupart de ses scénarios.

En fait, ici, nous sommes bel et bien au cœur du sujet littérature et cinéma. Pour ROHMER (« Ma nuit chez Maud », 1969, « Perceval le Galois », 1978, « Les amours d’Astrée et de Céladon », 2007) on a cru pouvoir parler d’un bilan désabusé de la modernité littéraire à bout de souffle, et c’est au cinéma s’il le peut d’occuper la place vacante. Il y a toujours eu une sorte de complexe de la part du cinéma envers l’écriture littéraire, et l’on peut se demander si cela n’est pas aujourd’hui dépassé, sauf à voir le cinéma lui-même incapable de relever le défi, et alors tout est perdu ! C’est dire l’importance du propos. Nous vivons à l’époque de l’ « Art de l’Ellipse », le spectateur ayant « à comprendre sans longs discours ». Cela est dit en 1949, dans Les Temps Modernes. Et ce n’est pas tout : François MAURIAC, au vu des images télévisées du peuple américain dans la rue, à l’enterrement du Président JF KENNEDY, croit pouvoir affirmer que le cinéma est déjà supplanté par la télévision, à cause de la fiction obligatoire et sans limite ni fin des films.

Retour à FASSBINDER : « Ecrire, ça n’est pas pour moi un processus sacré qui doit se dérouler dans un silence absolu (Attention, n’est-ce pas contradictoire au regard d’autres déclarations ? et surtout s’agissant du projet de roman ? Qui exige d’être seul et solitaire, à la différence du théâtre et du cinéma, dit-il à plusieurs reprises). Je trouve qu’écrire est astreignant, parce qu’il faut formuler quelque chose qui s’est passé il y a déjà longtemps dans sa propre tête ». Rappelant que FASSBINDER a publié les notes de travail préalables ou parallèles aux scénarios, il est permis de dire, selon nous, que l’écriture est déjà là avant le projet d’écrire, précédant donc les écrits du film, le scénario ne venant qu’en bout de processus. Quoi qu’il en soit, l’écriture littéraire et le cinéma ont encore un bout de chemin à faire ensemble, sans que le film puisse imaginer dépasser la création écrite. Au-delà du rapport, et de la compétition si l’on peut s’exprimer ainsi, il faut être d’accord avec ROHMER s’interrogeant sur « l’attitude essentielle de l’homme en face de l’œuvre d’art », dont l’écriture et le film font partie (de l’œuvre d’art).

Ici, le sujet n’est pas le cinéma ni FASSBINDER, mais comment ne pas en parler, y compris lorsqu’on en reste à l’écriture et ce qui l’approche immédiatement. Dés lors, ce tout et ensemble est non pas confondu, incertain, illisible mais plus vaste que jamais, dans l’obligation de désigner nouvellement la forme et le fond, et de relever un défi, par choix volontaire, de réussir à donner un avenir à l’écrit. Traduction du corps et de l’esprit ? « Le corps est vraiment quelque chose de cruel. » Comment ça ? « Cette différence entre le corps qui finit toujours par avoir raison de vous et l’esprit qui est proprement immortel, c’est une contradiction terrifiante .»

FASSBINDER est de son époque, l’amour, la violence, le terrorisme (les membres de la bande à BAADER-MEINOHF sont assassinés dans leurs cellules), les peurs, la destruction, l’absence d’opposition dans la RFA, comme en RDA sous régime communiste, le fascisme (et non le nazisme au lendemain de la guerre …), les films policiers (« tout est film policier »), sans oublier le Mur. Cette attirance visionnaire pour un mur blanc où jouer, dans les années 60-70, fait songer à BECKETT, après la création qui restera de lui, en Allemagne justement, pour la télévision, à peu près à pareille époque, 70-80, créant « Quad », « Le Trio fantôme » et autres textes, très courts, des scènes si dénudées, squelettiques, des cameras fixes, des marches automatiques ou mécaniques, des lumières sans ombre. Retour à FASSBINDER : «  Ce que j’aurais préféré, c’est tourner ce film devant des murs blancs, pour faire bien comprendre qu’il est absolument impossible de dire : ça peut être tout »… « Le spectateur a le droit d’éprouver des émotions. Mais il doit les éprouver ouvertement ». A lire le texte de DELEUZE dont l’intitulé dit tout, « L’épuisé », commentant ces textes de BECKETT, pour la télévision ne l’oublions pas, en vient précisément à cette idée : «  … on dirait cette fois qu’une image, telle qu’elle se tient dans le vide hors espace, mais aussi à l’écart des mots, des histoires et des souvenirs, emmagasine une fantastique énergie potentielle qu’elle fait détonner en se dissipant ». Une « folle énergie … qui fait que les images ne durent jamais longtemps ». L’image « dure le temps furtif de notre plaisir, de notre regard ».


Et FAULKNER ? l’écrivain à HOLLYWOOD. Voyons « Absalon ! Absalon ! », que peut-on en tirer à la lecture des premières pages, plus que significativement, la surprise étant des plus grande ? La forme, et si l’on veut bien la mesure. Le texte, pour ce qui nous intéresse ici, est avec soin bâti disons égalitairement. Une description parfaite (des phrases proustiennes,  détaillées sinon reconstituées par le lecteur qui s’y perd, pour faire scénario …), ensuite des pages et des pages de dialogues, pour enchaîner avec des chapitres en italiques. Une sorte de triptyque. L’intéressant ici est ce qu’on pourrait appeler l’écriture « pelliculaire » (sans démagogie). A savoir, la vitesse invariable, les visions qui sont autant de clichés aux épaisseurs égales et délimitées et se suivant, des points fixes, l’espace rectiligne, l’infini et surtout, sans doute grâce à cela, une histoire si finement déroulée et débarrassée de l’histoire qui la conte, pour faire émulsion (photographique, toujours sans démagogie), avec des apparitions, des pics (« le nègre », « le nègre » et toutes autres choses du même acabit).

Qui mieux que BORGES dans « Un destino sudamericano » (de Jozé Luis DI ZEO, 1975) n’a connu la problématique. Le voilà filmé, lui l’aveugle, s’avançant dans la pampa avec un couteau pointé vers l’avant, dans sa main droite, la canne au bras gauche, provoquant en duel, « dans un espace vide et crépusculaire », à la manière des gauchos pour lesquels, se battant entre eux dramatiquement, il a toujours éprouvé une très grande admiration à la fois craintive et respectueuse. Fabuleux !


AL BINDI

A LIRE :

FASSBINDER : « L’Anarchie de l’imagination » (avec des monologues et un texte sur « DESPAIR ») et « Les films libèrent la tête », L’Arche.

ROHMER : Scénarios dans la « Petite Bibliothèque », Editions des Cahiers du Cinéma.

BECKETT : « Quad » et « Trio du fantôme », Les Editions der Minuit.

DELEUZE : « L’Epuisé ».

La Revue Commentaire, N° 120 / Hiver 07-08 : « BERLIN Alexanderplatz et RW FASSBINDER », de Pierre GRAS.

(La revue SYNOPSIS, recommandée car très proche dans ses préoccupations de notre interrogation ici).


Citations :

« Ce qui m’intéresse personnellement, ce sont plutôt des sujets littéraires ou des sujets qui font travailler ma culture cinématographique ».

«  … les femmes, d’un côté, c’est vrai, sont opprimées, mais selon moi elles provoquent aussi cette oppression du fait de leur situation dans la société et elles s’en servent à leur tour comme d’un instrument de terreur ».

« Nous ne sommes pas libres si nous n’admettons pas la destruction comme nous acceptons le système solaire réglé qui nous fige ».

« Les philosémites sont des antisémites qui aiment les juifs », citant Robert NEUMANN.

« … Cette angoisse qui permet de jouer de la servitude dans une joie sans joie », monologue.  

« Mais la destruction n’est pas le contraire de ce qui est. Il y a destruction quand cette notion n’existe plus, n’a plus de signification, quant elle prend une réalité qui la fait s’évanouir. Ce que les gens inventeront alors, ce sera passionnant », idem.

« Le terrorisme, finalement est une idée du capital pour mieux protéger le capital ». « (rêve) … parfois, je ne sais même pas si j’ai tué quelqu’un, mais seulement je vis comme un suspect ou un fugitif ».

« Aussi longtemps que la mort reste tabou, la vie aussi demeure sans intérêt. Une société fondée sur l’exploitation des gens est obligée de faire de la mort un tabou. Il y a eu dans ma vie un moment important où mon corps a compris, tout d’un coup, qu’il était mortel. Depuis, la vie est pour moi quelque chose de beaucoup plus joyeux. »

Des réponses à des questions d’élèves :


Filmographie :


- L’Amour est plus froid que la mort (Policier).


Il serait intéressant de voir les adaptations récentes de :




 

 

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