E lettere di Santa
Nadine Fisher

De combien de Corses la vie de Toussainte Ottavi est-elle le miroir, l’évocation ? Peu nous importe le nombre exact, chacun a dans sa famille un grand oncle ou une arrière grand-mère qui a partagé tout ou partie de l’expérience de notre héroïne.
L’exil de Toussainte, au Maroc, parallèle à celui de son frère à Marseille nous montre la constitution d’une diaspora corse au sentiment grégaire mais dont le retour semble autant redouté que fantasmé. Entre amour, haine et répulsion de l’île comme du frère, ce roman épistolaire nous présente-t-il la Corse de Toussainte, dans toute la latitude de ses représentations désirées ou imaginées, ou bien Toussainte la Corse, la jeune fille qui ira enseigner presque naturellement à la colonie ?
Ce parcours qui voit se mêler l’émancipation de la femme et de la Corse présente les deux grandes mutations de l’île. La dispute avec son frère n’est-elle pas libératrice, au moins autant que son divorce ? Le resserrement puis l’éclatement de la structure familiale feront de Toussainte une femme profondément seule. Sa liaison clandestine avec un jeune militant du FLN et la perte de son amie dans un attentat durant la guerre d’Algérie n’illustrent-ils pas les multiples paradoxes d’une Corse qui s’est voulue loyaliste à l’égard de l’Algérie française avant de devenir à son tour un trublion aux yeux d’un hexagone peu reconnaissant ? Paradoxalement, si son premier exil apparait comme une fatalité, elle en connaitra un second, choisi mais radical, ou radical parce que choisi, en Indochine, où elle cherchera à estomper les marques de son échec sentimental et à se déraciner de son réenracinement.
Ce livre brise aussi un tabou, un non-dit peu abordé dans la littérature corse. Il s’agit du rôle joué par les Corses dans la colonisation française : tabou pour les nationalistes car un colonisé ne saurait être colonisateur, tabou pour le clan et pour l’Etat qui ne peuvent reconnaitre leur exploitation de la misère, sur l’île ou ailleurs. Les effets inattendus du développement du tourisme participent à l’inversion des stigmates à l’égard des femmes. Les partages, i spartimenti - chantés par I Fratelli Vincenti - qui voyaient une inégale répartition des terres entre les garçons et les filles, attribuaient traditionnellement les terres insalubres du bord de mer à ces dernières avant que l’écume ne devienne de l’or et que la civilisation agro-pastorale ne connaisse un inexorable déclin.
Sa petite fille est peut-être la voix de son inconscient. Si elle n’a pas grandi en Corse, c’est elle qui ressent le plus fortement ce sentiment d’appartenance, alors même que l’histoire de sa grand-mère est celle d’un délitement semblant irréversible. Fallait-il qu’elle regarde les yeux de sa petite fille pour mieux s’apercevoir sur le tard, que la colonie n’est pas toujours celle que l’on croit ? Symboliquement, la dernière lettre est écrite le 22 août 1975, à un tournant de l’histoire contemporaine de la Corse, lorsque se déroulent les événements d’Aleria.

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