
ALABAMA SONG, GILLES LEROY
C’est sur les conseils d’une amie que je me suis intéressée à cette œuvre de Gilles Leroy, prix Goncourt 2007.
Alabama Song, qui retrace la vie de Zelda Fitzgerald, épouse du célèbre écrivain américain Scott Fitzgerald, est présenté par l’auteur comme une « œuvre de fiction », « un roman et non une biographie ». Il s’agit donc d’une autobiographie romancée : « romancée », car si l’auteur s’est très précisément informé sur la vie de Zelda, il y ajoute des éléments totalement fictifs.
Zelda a tout pour elle : fille de juge, elle est belle, riche, intelligente, révoltée et provocatrice, et séduit tous les hommes ; Francis Scott Fitzgerald ne fera pas exception, il tombe immédiatement sous le charme de Zelda ; de son côté, Zelda veut croire aux talents prometteurs de ce jeune écrivain. Elle l’épouse en 1920 contre l’avis de ses parents (Fitzgerald est un jeune lieutenant de condition modeste) ce qui lui permet d’affirmer un peu plus son indépendance, de dépasser son statut de « jeune fille de bonne famille ». Fitzgerald rencontre le succès avec son premier roman, l’Envers du paradis.
Le couple Scott et Zelda devient alors l’icône de ces années folles libérées ; ils sont entraînés dans le tourbillon de la vie facile : fêtes fastueuses, voyages en Europe, alcool… La naissance de leur petite fille, surnommée Scottie, n’assagit pas le couple et Zelda ne se montre pas une mère très attentive. Puis leur relation se détériore : Fitzgerald est un alcoolique, présenté ici comme un goujat, méprisant et jalousant sa femme. Leur quotidien est rythmé par les tromperies, les bassesses, les disputes parfois très violentes, les regrets : sans doute Zelda est-elle déçue par son mari qu’elle avait placé trop haut. Après avoir travaillé durement pour être danseuse, elle doit renoncer à ce rêve. Elle écrit et peint mais finalement son mari ne l’encourage pas ; il ira même jusqu’à signer certains des textes qu’elle a écrits. Il la vampirise et étouffe toute velléité créatrice chez Zelda. Elle s’enfonce alors dans ce qui est diagnostiqué comme une schizophrénie et son existence sera désormais ponctuée par des séjours en hôpital psychiatrique.
Gilles Leroy prend incontestablement le parti de Zelda et tente de la réhabiliter en nous présentant un Francis Scott de façon peu flatteuse.
La construction est intéressante : il ne s’agit pas d’un récit linéaire mais les indications de la date en marge permettent une lecture facile.
Le style est admirable : l’écriture forte et violente rend compte des déchirements intérieurs de Zelda, de cette âme en quête d’absolu et donc forcément déçue ! La sensibilité féminine y est décrite avec une telle finesse, une telle justesse, que l’on peut être étonné que ce soit l’œuvre d’un homme.
J’ai le sentiment avec Alabama song d’avoir touché au plus près de la vérité d’un être. Peut-être n’est-ce pas celle de Zelda et pourtant j’aime à penser qu’avec ce livre, ce « faux roman », cette fausse « autobiographie », le lecteur découvre la véritable Zelda. Zelda fait partie de ces femmes sacrifiées vivant dans l’ombre de l’homme qu’elles aiment ou ont aimé, et l’on pense inévitablement à un autre destin tragique, celui de Camille Claudel.
Un grand et très beau roman !
Bénédicte Savelli