
Qui connaît Luigi Meneghello ?
Peut-être pas comme le mériterait cet auteur italien né en 1922 et disparu en 2007 mais peu lu en France bien qu’il fût considéré dans son pays comme un « classique » à l’égal, mettons, d’un Pavese, d’un Gadda ou d’un Fenoglio. Il faut préciser que sa première œuvre Libera nos a malo date de 1963 mais elle ne fut traduite en français qu’en 2010, sans doute à cause des difficultés d’adaptation de la forme très particulière du livre qui s’appuie beaucoup sur l’utilisation massive du dialecte de sa région d’origine, le village de Malo, dans la province de Vicence. D’où le jeu de mots du titre à partir du Pater Noster.
J’ai rencontré moi-même ce livre par hasard en lisant une critique et l’ai commandé : ce fut une découverte merveilleuse et je l’ai non seulement lu, mais goûté lentement comme s’il se fût agi d’une friandise délicieuse. Le projet de l’auteur est de faire revivre son village de Malo à l’époque de son enfance et de sa jeunesse, entre 1920 et 1940. Le roman entrelace à vrai dire de l’autobiographie, de l’anthropologie, de la lexicographie, toutes ces matières servant à la réflexion sur la langue, mais en le formulant ainsi je risque d’éloigner d’emblée les amateurs de vrais romans. Alors que celui-là est assurément un exercice mémoriel mais avec un tel talent, un esprit, une vision juste et souriante de chaque chose qu’il est vraiment jubilatoire. D’autant plus que nous sommes dans un village de montagne qui offre bien des éléments de comparaison avec les nôtres d’il y a plusieurs années et même par la manière paysanne de porter des jugements sur chaque chose, de vivre au quotidien, de raisonner, de regarder l’étranger même s’il vient du voisinage, de parler enfin plus en dialecte qu’en italien, sachant que la langue nationale ne s’est imposée sur l’ensemble du territoire que peu avant l’époque où a été publié le livre en sa version originale.
Ce qu’il convient de retenir surtout c’est le récit de jeunesse où l’on traite de la vie de famille, des usages ruraux et laborieux, de courses de vélo ou de moto, d’amitié et d’amour, de rires et de pleurs, de gens généralement plus pauvres que riches, plus ignorants que savants…mais toujours avec le regard ironique et tendre à la fois de celui qui n’ignore rien de chaque fonctionnement local, de chaque manie, de chaque caractère et qui connaît parfaitement tout le monde. La religion, les croyances communes, les rapports sociaux, le fascisme de l’époque…tout y passe, examiné avec une intelligence et un humour qui ne se rencontrent pas si souvent. On peut penser au Sarde Salvatore Satta qui observe aussi sa petite ville, mais ici le raisonnement n’est ni trop sévère ni inutilement nostalgique : le style inventif et joueur est un plaisir et sous nos yeux naît un monde étrange et sympathique, un monde disparu et devenu bien entendu très différent au fil des années, mais on peut en mesurer sereinement la splendide richesse.
Cela grâce aussi à l’adaptation française de Christophe Mileschi qui réussit à traduire la tension linguistique qui traverse l’ouvrage tout du long, en faisant en sorte que le lecteur français se trouve dans la même situation qu’un lecteur italien d’aujourd’hui face à la langue dialectalisée de l’auteur. C’était là assurément un pari et l’on peut dire qu’il est réussi.
(Luigi Meneghello, Libera nos a malo, traduit de l’italien par Christophe Mileschi, Paris, éditions de l’éclat, 2010)
Jacques Fusina mars 2011