Journal d'outre-mort
 
Jeanne Bresciani
éditions Petra

C'est un titre étrange « Journal d'outre-mort » que donne Jeanne Bresciani à son dernier roman publié par les éditions Petra de Paris. Mais à la lecture nous saisissons rapidement qu'il faut le prendre dans son sens propre puisqu'il s'agit d'un dialogue de connivence entre un écrivain disparu Maxime Desroches et son amie corse Vanina Ventiseri : lettres qui se croisent et se répondent celles du journal posthume de l'écrivain et celles du journal bien vivant de la jeune femme. Roman épistolaire certes où l'échange est rendu plus aisé grâce à une typographie différente et des chapitres brefs qui aident à mieux comprendre la manière dont est mené le discours, plein de souvenirs, d'évocation de faits et de mots, les mêmes scènes appréhendées parfois par chacun des correspondants et s'établissent ainsi petit à petit pour le lecteur non seulement le fil d'une histoire mais également un climat narratif séduisant par ses traits d'esprit et de culture qui étoilent une écriture soignée et fort poétique.

Ce qui entraîne le lecteur est sans doute le jeu du dit et du non-dit entre deux personnages qui se vouent mutuellement estime et admiration et peut-être même un amour ancien. Mais ce qui pourra intéresser plus encore c'est bien cette sorte de secret que la narratrice ne veut pas dévoiler d'emblée et qui sera révélé seulement à la fin du roman : c'est justement la thématique de la mort qui offre à l'auteur un ensemble de réflexions, souvent métaphysiques, mais s'y mêlent aussi des traits sensibles conservés au cœur depuis l'enfance, une émotion délicate, une mémoire précieuse et de temps à autre un passage humoristique qui allège çà et là le lourd poids du mystère.

La littérature s'est dès l'origine confrontée à la mort et son cortège de rituels et de larmes, d'angoisse et de deuil, d'absurdité et de scandale, et l'évocation toujours problématique de ce  passage vers un au-delà, aussi divers que les civilisations humaines et le caractère des individus, leurs croyances et leur foi. On traite ici avant tout de l'écriture et de sa mémoire, de la trace qu'on laisse et de la valeur qu'elle peut représenter pour l'Autre, connu ou non, celui qui lira peut-être le fil ténu de l'encre sur la page blanche. Il me semble que là réside la première angoisse de chaque écrivain, que de savoir si son geste d'écrire et de publier aura servi à quelque chose, de vouloir être connu ou reconnu…C'est l'appel de l'Homme depuis qu'existe une vie, ce qui le fait vivre et souvent douter que ce ne fût vain, comme tant de nos faits et gestes sur cette terre. Ce sont des questions  susceptibles d'intéresser chacun de nous, et non seulement les écrivains, le paysan perdu dans une île comme les citadins agrégés dans des métropoles, et toutes les langues y tiennent quel que soit leur statut. Jeanne Bresciani le sait mieux que personne, fidèle à la fois à la mémoire de son enfance insulaire et à son vécu professionnel parisien.

 (Jeanne Bresciani. Journal d'Outre-mort (jusqu'à ce que les pierres fondent), Paris, éditions Petra, 2010) 

 


Jacques fusina




 

 

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