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Où j'ai laissé mon âme

Jérôme ferrari

 

L’âme en désarroi


Les premiers romans de Jérôme Ferrari nous avaient mis en appétit tant par les qualités prometteuses de l’écriture que par une organisation narrative et une atmosphère particulière que la critique avait d’ailleurs signalées d’emblée. Mais avec Où j’ai laissé mon âme (toujours chez Actes Sud) le jeune romancier nous offre ici une œuvre très aboutie, ronde et close comme une tragédie classique à la mise en scène minutieuse, à la langue tranchante et juste, où il fait montre d’une belle maturité et d’une rare maîtrise d’un sujet pourtant complexe.

Les deux protagonistes principaux, le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani ont vécu et subi ensemble la défaite indochinoise de Diên Biên Phu dans une fraternité de combat qui a scellé entre eux un sentiment de respect et d’amitié mêlés que renforcent de forts liens avec la Corse, île d’origine du second et terre d’alliance du premier. Ils se retrouvent en Algérie en 1957 dans le quotidien difficile de cette guerre qui a touché diversement tant de familles et dont on ne sait toujours pas très bien comment parler aujourd’hui encore. Les choix des deux hommes, confrontés, chacun à son niveau de responsabilité, à des événements, des situations et de graves décisions à prendre, divergeront petit à petit jusqu’à une sourde mais intense opposition que chacun revendique en son être profond d’homme écartelé autant par les absurdités de la guerre que par leur ancienne connivence. Tous deux ont leur logique et leur réflexion personnelles modelées par une condition sociale et une éducation différentes : le capitaine, intellectuel à la formation chrétienne rigoureuse, conscient et angoissé par un passé qui le taraude et sa foi qu’il interroge ; le lieutenant, révolté par le cours politique d’une histoire qu’il n’admet pas, se bat en soldat de métier dur et intransigeant envers lui-même autant qu’envers l’ennemi, drapé dans sa fierté patriotique. Entre eux, le sort du chef rebelle Tahar les opposera irrémédiablement.

C’est leur dialogue, saisi directement dans l’action même, ou rapporté librement au style indirect, décalé dans le temps et incluant intelligemment le débat de conscience éclairé parfois par le jugement a posteriori qui constitue la pièce maîtresse du roman : il en appelle à la morale ou à la philosophie, dans un raisonnement implacable mû par l’esprit autant que par le cœur, mais sans illusions ou vaines espérances. Il touche par la justesse du ton, sa force d’évidence, qui laissent le lecteur profondément ému et parfois quelque peu désemparé.


Jacques Fusina septembre 2011

 

 



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