PENTA ACQUATELLA

20 AOUT 2010

 

 

« LES BLEUES »,

SAMPIERO GISTUCCI

LA MARGE EDITION, OCTOBRE 1989



« Laissez-moi d’abord vous signaler une particularité de mon organisme : ni mon œil ni mon cerveau n’amplifient, l’un ce qu’il voit, l’autre les sensations qu’il éprouve, et la crainte de tomber dans l’exagération des faits me fait le plus souvent tomber dans l’excès contraire.

Journée dure aujourd’hui ; J’ai fait au moins 32 à 33 km. Je mesure sur la carte, et j’en trouve quarante.

L’affaire a été chaude, il y a bien 500 morts et un millier de blessés. J’apprends par la suite qu’il y a eu 500 morts et 1.500 blessés ».

(Extrait. Lettre du 2 décembre 1914)

Tout est dit avec ces quelques mots de ce qu’il en est de l’extraordinaire de cette guerre.

Sampiero GISTUCCI, Officier corse, écrit sur du papier à la tonalité bleue, plusieurs feuilles, ensemble, permettant de reproduire la même lettre à envoyer à cinq des siens en une seule fois. En fait, et c’est ce que souligne sa petite nièce, Marie-Gracieuse MARTIN-GISTUCCI, que j’ai connue lors d’une dédicace à AJACCIO en août 1990, pleine de douceur et de force comme on connaît cela chez nous, il s’agit, avec cette correspondance en première ligne sur le front, de ce qu’elle n’hésite pas à qualifier d’ « œuvre ». C’en est une véritablement. La relation du drame, l’enfer vécu dans cette guerre à juste titre dite mondiale, la première, inconnue dans ses éléments déchaînés, incompréhensible, que doit-elle être ? La question n’a pas à être posée. GISTUCCI se trouve au plus à 100 ou 200 m de la ligne du front, et il se saisit de la plume après des journées de combat où des centaines, très souvent des milliers d’hommes sont morts autour de lui, après avoir parcouru 20 à 30 km, et plus chaque jour, dans des trous, de la boue, des forêts abattues, des morts et des agonisants. Un désastre inconnu jusqu’alors.

L’écriture est parfaite en ce sens qu’elle se veut complète, maîtrisée, soignée, précise, au fait des choses les plus récentes, plus exactement des plus neuves. Il y a plus, la qualité d’un homme, au sentiment et à l’écriture sans rage, ni haine ni regret, sachant qu’il vit quelque chose d’exceptionnel, d’inédit, et qu’il n’a pas à juger, car inutile, puisque rien ne le tirera de là, et qu’au fond cela, tout bien considéré, mérite d’être vécu pour être extraordinaire. Un homme encore capable de réfléchir. Avec tellement de retenue dans l’évocation de ce qu’il y a de pire ici. Il faut lire à ce sujet ce qu’il dit du but de la guerre, et l’incapacité, et avant l’intérêt personnel et égoïste des chefs qui n’est que la première raison de cette folie, une logique parmi tant d’autres.

Extraits. 

La dureté des combats. L’enfer.



Le 24 novembre 1914. « Résultat, des régiments entiers anéantis, et des canons en nombre considérable abandonnés ou capturés. A X... ; à quelques kilomètres de Sarrebourg, un régiment d'infanterie devait enlever une position. On n'avait aucune idée de la force de l'ennemi. On dit à l'artillerie : «Tirez dans telle direction». «Mais sur quoi ?». « Oh ! Ça n'a pas d'importance, faites du bruit, pour que les hommes sachent qu'il sont soutenus ; ils enlèveront bien la position tout seuls.»

Ainsi fut fait. Nos braves troupiers se portent en avant ; à 1000 mètres ils se lancent à l'assaut, poitrine découverte. Pas un seul n'arriva et presque pas un ne revint ; presque tous furent hachés par la mitraille et la fusillade. Bien plus, un avion passe, repère la position des batteries, le tir s'allonge, la trombe de fer tombe sur elles. La supériorité de l'ennemi est écrasante par le nombre et le calibre ; si l'on veut sauver les débris du personnel, il faut fuir en abandonnant les canons ! Et c'est ainsi que l'on perd 12, 24 canons, souvent plus. Dans une affaire le 16ème régiment d'artillerie a perdu 29 canons sur 36 !

Un autre jour on engage un groupe d'artillerie (3 B.ies. ) dans un bois que l'on croyait nous appartenir. Les Allemands qui s'y tenaient embusqués, le laissent s'engager à fond, puis ouvrent un feu terrible, presque à bout portant : quelques rares survivants ont seuls trouvé moyen de s'échapper.

Et combien d'autres traits semblables ! », PAGE 30.


Le 23 décembre 1914 « Heureusement que le tir de ma batterie a été réglé la veille et qu'il n'y a pas à observer, ce serait impossible, et puis on n'y voit pas encore assez clair. Je reste donc tapi au fond de ma tranchée à essayer de discerner quelque chose au milieu de ce chaos de bruits infernaux.

Les balles coupent les petites branches, les shrapnels les moyennes, et les marmites coupent les arbres en deux. On dirait que le bois est rempli de bûcherons géants qui ont hâte de couper, de tout détruire... De temps en temps une balle indiscrète pénètre dans l'observatoire en sifflant et s'enfonce dans la terre ; c'est la mort qui nous frôle ; de temps en temps une marmite éclate à 10 m. de l'entrée et nous éclabousse de terre, mais celle-là, du moins, velus prévient et vous avez le temps de vous mettre à plat-ventre... toujours ! (Aussi on est beau quand on sort de là ! ).

Peu à peu la fusillade s'apaise, le canon ralentit son tir. Moi­-même j'envoie l'ordre : « Tir lent, deux coups à la minute...».

Le téléphone nous apporte bientôt la bonne nouvelle : « La tranchée est prise ». Grande joie. Hélas ! Il n'en était rien.

Mais ceci est une autre affaire, et je passe.

Le jour est levé. Nous observons le champ de bataille. Quel spectacle horrible ! Que sont ces petits tas noirs bien alignés en avant des tranchées allemandes, il n'y en avait pas hier. On regarde à la jumelle et on voit à les toucher nos malheureux français fauchés par la fusillade au moment de toucher au but ; quelques uns sont tombés sur le talus même de la tranchée. La jumelle vous fait distinguer tous les détails des poses tragiques.

Les balles peuvent siffler à mes oreilles à présent, je ne les entend plus ; je regarde avidement ce spectacle.

- Tiens, voilà un bras qui se lève, puis une tête qui se soulève avec peine du sol, un tronc qui émerge... c'est un malheureux blessé ; il doit avoir les deux jambes brisées, il essaie de se traîner mais en vain !

Pourquoi ne va-t-on pas à son secours puisque nous sommes vainqueurs ? ». PAGE 46.


Le 23 mars 1915. « Aujourd'hui j'ai eu la visite de 2 officiers d'artillerie et de 5 officiers de tirailleurs ; ils m'ont fait perdre mon après-midi, les Boches en ont profité. La prochaine fois je vous enverrai des photos, vous verrez comme c'est gentil.

Si la position que j'occupe n'a jamais été marmitée, la position voisine - 100 m à droite - par contre, l'a été copieusement ; elle a même dû être évacuée. Mais les trous de marmites sont restés : de beaux trous ronds de 6 m. de diamètre et de 2 m 50 de profondeur. Et comme, par chance, il se trouve là une nappe d'eau presque à fleur du sol, ils sont à présent remplis d'une eau limpide et fraîche qui sert à tous nos besoins ; cet été nous pourrons même y prendre des bains.

Vous voyez si les choses s'annoncent bien : pas de tirs de nuit et peu ou point d'observation puisque je ne dois tirer que sur quelques points importants tels que villages, blockhaus, etc. ... ou sur des batteries avec réglage par avion. J'avais déjà fait mes tirs de réglage et je m'adonnais à la saine culture des fleurs lorsqu'un chef trop zélé est venu changer tout cela ; il veut faire avec le 90 des choses extraordinaires ; il veut découvrir la Méditer­ranée ! ». PAGES 70-71.

Comment écrire dans le « marmitage » continuel, c’est-à-dire le tremblement du sol en permanence, gênant même l’écriture … ? Comment raisonnablement parler de positionnement, de repérage, de perte d’hommes au-devant ou sur les côtés. C’est la surprise permanente de la dureté des combats. Et Sampiero qui n’oublie pas de plaisanter, de jouer avec sa peur et la tragédie.

Le 6 novembre 1914. « Nous ne nous sommes même pas aperçus du passage du président de la République qui a défilé à 30 mètres de nous. Le soir les autos d'ambulance rentraient à Montdidier pleines de blessés.

En rentrant, je vais faire un tour à la gare ; je jette un coup d'œil dans la salle de pansement. On amène des blessés, des blessés... C'est impressionnant ces demi-cadavres étendus sur des bran­cards, côte à côte, silencieux, les yeux perdus dans de lointaines rêveries. C'est la salle des blessés sérieux: les poitrines sont découvertes, les jambes des pantalons sont fendues, les têtes sont emmaillotées, suivant que la blessure est à la poitrine, à la cuisse ou à la tête. Tous sont de l'infanterie, tous ont de la boue - la boue des tranchées - sur le pantalon et sur la capote ; du sang partout, de larges taches brunes que le rouge de l'uniforme ne parvient pas à cacher.

Peu de plaintes.

Dans le train, les wagons de troisième classe sont déjà pleins de blessés légers, des bras en écharpe, des pieds bandés, des têtes enveloppées de linge ne laissant souvent passer qu'un oeil. On cause, on blague, on rit. ». PAGE 19.

Que l’on me pardonne l’association d’idées : cela ne ressemble-t-il pas, de manière infiniment et autrement moins tragique, à l’écriture ? à laquelle d’ailleurs et sans état d’âme, bien volontiers et soigneusement se livre Sampiero. En effet :

Le 5 mai 1917 «  - Les gaz ! Mettez les masques !

C'est le lieutenant de tête qui a crié, il courait la bouche ouverte et en avait avalé une bonne prise. Tous mettent leurs masques, mais la course les gêne et ils y réussissent mal.

Je venais derrière, je respirais par le nez et je ne sentais rien.

Fallait-il mettre le masque? En courant? Et avec à la main le beau fume-cigarettes de Valère que je n'avais pas eu le temps de rentrer et sur la tête mon casque qu'il aurait fallu également prendre à la main... L'opération était hasardeuse.

Alors ? S'arrêter pour pouvoir exécuter tous les mouvements de la manœuvre ?

Oui, mais si une marmite me surprend, elle me tuera bien plus sûrement

qu'une bouffée de gaz !

Je continue donc à courir, la figure découverte, en retenant ma respiration.

Me voici au haut de l'escalier de l'abri ; mon nez perçoit une odeur vague

qui ne lui est pas familière, je commence à être essoufflé, j'ouvre la bouche pour respirer ; j'ai tout de suite la bouche amère, et je sens comme un goût de carbure et d'éther. - Oh ! Oh ! C'en est, c'en est ! Fermons, fermons vite !

Je me précipite dans l'abri, je pose mon fume-cigarette à gauche, mon

casque à droite et en trois secondes je mets mon masque en place.

Je n'ai plus rien à craindre et je crâne. ». PAGE 151.


Le 28 avril 1917. « Enfin j'eus le mot de l'énigme : ils redescendaient de la position où ils avaient subi une attaque par les gaz !

L'émission avait été d'une violence inouïe ; ils ont été plongés dans la nappe qui s'élevait, opaque et dense, à plus de 2 m au-dessus de leurs têtes et il a fallu garder les masques sur la figure ;pendant plus de deux heures.

Peu de victimes chez nous, deux hommes et quatre chevaux morts et soixante chevaux seulement incommodés. Une colonne de voitures qui allaient ravitailler les batteries est surprise par la nappe ; les hommes mettent leurs masques ; un cheval se frotte à son conducteur et brise un œilleton de son masque, l'homme meurt peu de temps après. Un autre conducteur a son masque abîmé ou mal placé, il meurt également.

Vite on fuit ce lieu maudit ; on se dirige vers un petit vallon où un courant d'air dissipe la nappe homicide, l'empêche de se former. Mais les malheureux chevaux qui respirent cet air empoi­sonné halètent, suffoquent, sont incapables de fournir l'effort qui sauvera tout le monde.


Enfin on arrive ! Quelques chevaux tombent. Les autres, l'œil morne, le

poil hérissé d'angoisse, ont des suffocations d'agonie. Quelle horrible chose !

Aussi, quelle joie énorme, formidable, emplit le cœur des hommes au sortir de cet enfer ! ». PAGE 147.

Tout est-il tragique, impossible à vivre, à fuir ? Non, c’est aussi la communion fraternelle avec « les siens » qu’on ne connaît pas dix minutes avant. Les « Boches », sans plus, sans autre considération par exemple raciste pour les désigner. L’humain est peut être là plus fort que jamais :

La même lettre. « Mais après le café, lorsque, la bouteille de Martell vidée à fond, on eut vigoureusement entamé la bouteille de Chartreuse ! Ah ;mes amis ! Si vous aviez été là !

C'était le moment des chants et des danses de caractère. Jamais je n'ai vu

chose pareille. Un capitaine et un lieutenant s'étant mis au piano qui par hasard se trouvait là, attaquèrent à quatre mains une marche entraînante. Un lieutenant jouait du violon, un autre de la flûte, un quatrième de l'harmonica et un cinquième tapait à tour de bras sur un timbre en argent. Tout le monde battait des mains en cadence, et quant aux pieds... Oh ! Les pieds ! Quel roulement de tonnerre ils faisaient ! Et par là-dessus les bouches ouvertes lançaient des hurlements qui arrivaient à dominer la rumeur infernale qui emplissait la salle.

Eh bien ! Le croiriez-vous ? Tout cela n'avait rien de cacopho­nique ; les musiciens étaient des virtuoses, les voix étaient justes, tout le monde allait en mesure et l'ensemble était épatant.

Mais quel vacarme ! Ah on s'en souviendra longtemps de la fête du deuxième groupe !

Surtout n'allez pas croire qu'il y ait eu là une manifestation banale d'appétits grossiers déchaînés. Loin de là, nous étions 14 officiers d'artillerie, tous instruits et possédant une éducation plutôt raffinée, mais le capitaine le plus ancien n'a pas 30 ans et l'âge des autres oscille entre 20 et 26 ans ! Il y avait bien mon demi­ siècle, mais il ne gêne personne, même pas moi ; je suis resté jeune de caractère et de cœur, et la jeunesse s'épanouit volontiers en ma présence.

Je ne vous donne pas le montant de la note des vins, vous seriez épouvantés.

Demain nous remontons aux positions. » PAGES 148-149.


C’est ainsi que GISTUCCI, c’est ce que note sa nièce dans la présentation, retient de l’année 1917, après plus de trente mois de mitraille et de boue, l’explosion du printemps, l’odeur des feuilles, la fuite d’un lièvre, la vigueur des bourgeons. Et celle-ci de poursuivre : « C’est sans doute parce qu’il portait en lui l’image de son île natale qu’il savait qu’il y a toujours place dans l’attente du renouveau et du commencement ».


GISTUCCI écrit comme le cinéma par la suite nous a fait connaître ces images du drame : « On vient me dire qu’un train d’émigrés est arrêté au passage à niveau à deux pas de ma maison. Un enfant est mort en route, une femme a accouché sur une banquette ; ils manquent de tout, ils demandent du pain, du lait, de l’eau … Mes hommes qui sont bivouaqués le long de la voie leur donnent ce qu’ils peuvent, je leur fais porter de l’eau … Je regarde défiler le train ; les wagons sont bondés ; des femmes au regard fixe ; des jeunes filles pâlies et qui sourient quand même ; une nuée d’enfants que le mouvement amuse et excite et qui saluent gentiment de leurs deux bras agités, très peu d’hommes. Aujourd’hui donc, repos ; le temps est gris, il crachine et la chose m’est particulièrement agréable. » PAGE 18.


On le voit, tout est occasion d’écrire si bien, si beau, si haut. Toujours l’ouverture, le refus, oui, la volonté de continuer sans rien exiger sinon de devoir, sans jamais tourner le dos à la réalité. Les mots sont là, bien authentiques, écrits, réussis à écrire, eux bien vivants.


Le 25 décembre 1915. « Aujourd'hui, jour de Noël, deux biplans français sont venus voler au-dessus des premières lignes. Le temps étant couvert, ils volaient très bas, les Boches ont ouvert sur eux un feu d'enfer ; pas de canon, mais mitrailleuses et fusillade que c'était un vrai plaisir.

Eux n'en avaient cure ; c'était jour de fête, ils étaient venus là pour amuser les Français et narguer les Boches et ils ont rempli leurs programme jusqu'au bout. Il n'y a pas d'acrobatie qu'ils n'aient exécutée : des cabrés, des plongeons, des renversements, des virages sur l'aile, ils ont tout fait avec une audace, une grâce, une maestria incomparables. L'un d'eux a fait un looping douze fois en moins d'un quart d'heure et l'autre cinq ou six fois.

Et tout cela, sous une grêle de balles !

C'est bien français. » PAGE 109.

A ACQUATELLA, pour ce café littéraire, évoquant ce passage, à côté de moi, quelqu’un que je ne connais pas, me dit : « A 30 m d’ici, il y a la maison où a vécu Louis PAOLI, l’un des tout premiers aviateurs français, qui durant la première guerre ont fait du repérage et des prises de photos, mort au combat, abattu, à l’âge de 26 ans. Lequel, je l’apprends, a envoyé aux siens plus de cinquante cartes postales, depuis le front, relatant cette première expérience de l’aviation de guerre. A voir aussi bientôt.


GISTUCCI est plus qu’humain, il est mesuré. Il se préoccupe des parents au village, grippés, à qui il conseille de faire attention, ou encore, de manière très réservée sinon distante, il songe à son frère non loin, sur le front, en ce sens que l’émotion est contenue, seul compte le patriotisme, il s’agit d’effacer SEDAN, 1870.


Quel but poursuit-on ?


Le 21 août 1915. « Veut-on par des moyens détournés, amollir les énergies, amener tout doucement le pays à se contenter, à désirer une paix bâtarde qui ne terminera rien ? Je suis tenté de le croire. Mais qui «on» ?

Et la lutte des partis qui recommence de plus belle !

Et cette guerre sourde qu'on fait au père Joffre, que l'on veut déboulonner

à tout prix !

Ne broyons pas du noir et ayons confiance quand même.

D'ailleurs on ne vit pas mal sur le front et je comprends de mieux en mieux pourquoi l'homme aime la guerre. Les généraux jouissent de pouvoirs très étendus, ils touchent de fortes sommes, ils ont pour rien de somptueuses limousines à leur disposition jour et nuit, ils habitent en général des châteaux, les officiers supérieurs jouissent, mais à un degré moindre, des mêmes prérogatives ; les officiers subalternes sont plus jeunes, ils ont encore des illusions, ils espèrent (comme leurs supérieurs d'ailleurs) gagner un galon, un bout de ruban... et puis surtout ils agissent, ils mènent une vie intense qui les grise et les séduit. Quant aux simples soldats, ils sont naturellement guerriers, ils sont dans leur véritable milieu ; cette existence aventureuse les ravit, la fusillade les excite, les travaux les plus pénibles ne les rebutent pas car ils sont irréguliers et aussi parce qu'ils sentent que de leur exécution peut dépendre leur propre existence ; enfin il y a la bonne camaraderie, le plaisir de coucher sous terre ou dans un abri de fortune, côte à côte, sur une mince couche de paille sans crainte et sans souci.

Non ! Ce ne sont pas les poilus qui se fatigueront les premiers ; la guerre

peut durer encore 3 ans !

Dans notre cabane le grand ennui, en ce moment, ce sont les rats. Ils se sont multipliés dans les champs d'une façon épou­vantable au point de vous empêcher de dormir. L'autre nuit, un vieux, énorme, est venu se promener sur moi et m'a réveillé en sursaut ; il pesait bien un kilo. » PAGES 94-95.


On le voit, l’analyse est complète, c’est-à-dire qu’une certaine légèreté coupable des généraux, si elle est citée en premier, n’est pas la seule cause, il s’en faut, de cette guerre affreuse. Tout en se rappelant que pareille lettre si elle échouait entre les mains des services de sécurité, aurait valu les sanctions les plus graves contre son auteur. 1915, justement au moment même où les troupes commencent à mettre en cause le Commandement, pour aboutir à des mouvements d’insubordination qui vaudront le peloton d’exécution pour l’exemple à certains. Des corses tomberont ainsi, on le sait, MARCHETTI, SANGUINETTI et d’autres.

La nature humaine est-elle guerrière comme l’entend Sampiero ? Avec laquelle il faut compter pour comprendre ce qui se passe ici. Durant mon exposé une personne s’est indignée d’un tel propos. Et pourtant, ce témoignage est de première main, ne dit-on pas que l’on a vécu alors en 1915 et 1916 la fin de l’Europe, avec ces durs combats, dans l’est de la France ? Avec cette violence et cette tragédie, bien que Sampiero n’en parle pas, qui voit mourir des blessés durant de longues heures, si proches, des deux côtés, qu’on les entend, qu’on les voit, sans pouvoir rien faire pour eux. On sait que par compassion ou par violence débridée, ils seront abattus par les leurs pour arrêter leur souffrance, ou bien par les ennemis pour faire un « carton », à moins que ce ne fût par compassion.

Avec GISTUCCI on constate que la violence n’est pas toujours incontrôlée, elle est aussi la bravoure naturelle, toute paysanne, et pourquoi pas aussi corse. C’est bien une guerre fraticide, on l’a dit sans haine dans le propos de l’auteur, une guerre qui détruit la civilisation européenne. Mais il y a plus.

Il faut citer Maurice BLANCHOT, repris par DERRIDA, évoquant ce qu’il appelle «  l’instant de ma mort », où BLANCHOT, Résistant, capturé et aussitôt « condamné », dans l’attente de l’ordre final, parfaitement conscient, parle de ce sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude, sans que cela soit le bonheur, rien d’heureux, oui, mais une « allégresse souveraine », soit « la rencontre de la mort et de la mort ».


Du semi-comique.


Le 22 mars 1917. « - Mais que se passe-t-il ? On dirait que les éclatements se rapprochent. Je suis dans une trombe de fer.

Je lève la tête ; l'avion suit le même chemin que moi ; il a dû être touché car il baisse considérablement, et les Boches, croyant déjà le tenir, tirent avec rage. Les explosions deviennent assour­dissantes. Mon cheval, affolé, frôlé à la fesse par un éclat, part à fond de train.

Impossible de le diriger ! Je franchis en trombe tous les obstacles que je rencontre : haies, fossés, boyaux. Et toujours ce bruit formidable des explosions, le ronflement du moteur que je sens tout près et le sifflement sinistre des éclats ! Je dois com­mencer à être ému car certain rire nerveux que je connais bien et qui ne me prend que dans les grandes circonstances, me saisit tout à coup.

- Diable ! Serai-je tué par un culot d'obus, par la chute de l'avion, ou plus bêtement par mon cheval qui ira s'écraser au fond de quelque trou ?

Vous avez déjà deviné qu'aucune de ces alternatives ne s'est produite. L'avion, redevenu maître de sa direction, a fait un cro­chet, entraînant après lui la meute féroce des obus, et moi, j'ai cessé de rire et j'ai fini par calmer mon cheval qui tremblait de tous ses membres.

Ça n'avait pas duré deux minutes, mais c'est long, deux mi­nutes ! On a le temps de s'en faire !

- A quoi je pense dans ces cas-là? Mais, ma foi, à rien de roma­nesque. Mon existence passée ne défile pas en traits de feu sur l'écran de ma mémoire et le souvenir des parents et des amis ne vient pas embrumer mes yeux de larmes amères.

Je ris et je monologue les dents serrées

- Diable ! Ce coup-ci paraît sérieux ! Bah ! Nous verrons bien !

Une heure après je n'y pensais plus, mais comme le héros de Courteline,

je peux dire que j'ai bien rigolé. » PAGES 141-142.

Souvenirs.

Le 2 janvier 1919. « Mais je t'avoue que si je suis heureux et fier d'avoir vécu cette vie de lutte, de fièvre et d'héroïsme, j'aime autant que cela ne soit plus qu'à l'état de souvenir et je me réjouis d'être rentré dans la vie normale. Il ne faut pas être un « surhomme » toute sa vie, on ne survivrait pas longtemps !

Ainsi donc tu as relu mes « bleues » et tu y as pris de l'intérêt. Cela m'a fait grand plaisir et je compte en faire autant moi-même un de ces jours à Versailles. Cela va réveiller des souvenirs complètement disparus de ma mémoire.

Je t'ai dit plus haut que je mène une vie plate. En réalité je ne vis pas ; je vais, je viens, je me déplace, mais je ne pense pas et toutes mes sensations sont douces et endormantes. Mais je ne m'en plains pas, et je suis parfaitement heureux.

( ...) Et, là-dessus je ne dis plus rien et je te quitte en t'em­brassant de tout cœur,

Ton frère dévoué »

Sampiero  PAGE 171.



Ce livre ne me quitte pas depuis vingt ans.

A MUSA NOSTRA, pour ce qui la concerne, doit se préparer à la commémoration et l’hommage, dans quatre ans, à rendre aux soldats qui ont connu cette guerre. D’ailleurs, le marmitage éditorial a commencé et s’amplifie très vite depuis quelques mois. Il faudra donc y songer pour notre participation, même modeste mais alors parfaitement ciblée. Des rencontres là où c’est possible, des publications les plus diverses, pourquoi pas des visites de sites où les Corses, avec d’autres, sont enterrés, principalement dans l’est de la France ?

Mesure calme et pondération, ce qui doit être souligné avec l’analyse complète. GISTUCCI sait qu’il écrit pour la postérité même s’il ignore ce que sera demain pour lui, mais on l’a vu, même après la guerre quant il vit dans une espèce de coton, incapable de quitter le front. Avec tellement de retenue dans l’évocation de ce qu’il y a de pire ici.


A.L .BINDI décembre 2010


 

 




 

 

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