"Un ballet triestin sur le débarcadère, en ce 1er janvier de l'an 2000".

L'an 2 0 0 0 à T R I E S T E

 


Comment communier à l’arrivée du nouveau millénaire ? En s’invitant quelque part en Europe. Et, au cœur de notre continent. Où ? sinon Trieste. C’est l’esprit qui importe. Je pensais à Svevo, à Joyce, aussi à Rilke. Je ne croyais pas si bien choisir. J’ai vu, senti et vécu ce que je pensais connaître, mais bien au-delà, sans véritablement tout comprendre alors.

L’approche de la ville est un moment plein d’émotion. Venise, plus loin, sans nous en approcher, est vite dépassée, en la longeant extérieurement. Puis c’est la traversée de Duino, et son Castello surplombant majestueusement la mer, un air menaçant. Une route parsemée de villas, des constructions massives, pleines de lumière, ou encore aux couleurs fortes, presque agressives, en quelque sorte tellement vivantes mais aussi paisibles. Beaucoup de verdure. On croirait se rendre de Bastia à Erbalunga, plus riche, avec des voies larges et glissantes. La Riviéra triestine, bordant le Golfe de Venise, la Vénétie Julienne. Comment dénommer ce lieu ? Quel est le nom de cette mer, disons intérieure ? C’est l’Adriatique, avec au-devant, en pleine mer, de grands bassins, l’aquaculture bien présente. Au fond, Trieste. On y entre, des kilomètres jalonnés d’établissements balnéaires. Il est temps, ce n’est pas encore le milieu de l’après-midi et la nuit qui ne saurait tarder et tomber subitement.


Pour qui n’aimerait pas voyager, Trieste est toute désignée, si amicale, silencieuse, très proche, le froid glacial en plus en cette période. Au centre-ville, le port, avec son avancée, le débarcadère (ou embarcadère ?) donnant sur la mer, l’Adriatique, largement ouverte. Une vie tranquille et organisée, une bonne série de flashs. La mémoire, dans l’architecture d’une cité de commerçants et d’entrepreneurs particulièrement actifs, avec la Bourse, les Assicurazioni Generali, de Masino Levi, où, à Prague, Kafka a travaillé, donc un brassage des pays, des populations, ici la confiance affirmée dans ses propres valeurs, l’opulence et la puissance à une époque pas très lointaine. N’est-ce pas une apparence ? Des restes de l’ancien monde austro-hongrois, extraordinaire mosaïque, de ce côté-ci Trieste, le débouché maritime de l’Autriche.


Des fourrures pour toutes ces dames, marrons et fauves, une sortie d’église vers le haut de la ville nous replongeant quelques années en arrière chez nous. Le funiculaire. L’église orthodoxe russe, des éclats de lumière, beaucoup d’or, la messe sur un côté, face à l’entrée, tous les présents forcément debout, hommes et femmes séparés.

Trieste, c’est une odeur, la mer, le port et ses bateaux de pêche donc une atmosphère. Des canaux traversés par des ponts (sur l’un d’entre eux, en 2007, une statue comme plusieurs autres en ville ; c’est Joyce ! parmi les passants – gare aux collisions ! - la même taille que la mienne, que je découvre à mon côté sur le bord du canal, marchant, préoccupé, un livre à la main). De même, un caractère, des façades, blanches, ouvragées - des dorures -, lisses, imposantes, vieillissantes. De longues avenues, pénétrantes, vers l’arrière de la ville, mollement active. Un aspect paisible et raisonnable. Je veux dire par là qu’on devine plus qu’on ne voit. Vient à l’esprit la question de l’identité. Laquelle ? Mieux, quelle composition, épaisseur, histoire ? Non loin, la guerre est enfin terminée dans l’ex-Yougoslavie. Des Slaves (Slovènes, Slovaques ?), des Italiens véritables, bien sûr. Comment ne pas songer à Svevo, de son vrai nom  Ettore Schmitz, également Umberto Saba (véritable nom Poli, une statue pour lui aussi – je le revoie, une de mes lectures, donnant une lire à son employé pour qu’il s’en aille, et fermant sa boutique, via San Nicolo, pour composer les poésies parmi les plus belles de la langue italienne contemporaine, et les maximes, aphorismes, je dirais des prophéties, et puis les nouvelles). A la gare, la très belle statue de Sissi Impératrice. L’histoire vient de tous horizons, elle surprend, et s’impose.


Trieste, c’est des mots, des lieux emblématiques. Le Corso, la Piazza dell’Unità d’Italia (familièrement, on ne dit pas Italia…) et le Caffé degli Specchi sur un côté, les caffé Tergesteo, Tommaseo, San Marco via Battisti, le grand canal. Il est bien question d’une vie à la triestine, comme écrit dans une brochure. C’est-à-dire des points fixes et rencontres dans les cafés, on dit de véritables salons comme degli Specchi, tout en longueur, tellement animé pour être complet pendant une bonne partie de l’après-midi. Tout cela est à visiter, toujours avec cette sensation de croiser quelque nom attaché à la ville.


L’identité, on en parle quand on ne devrait rien en dire. Nos écrivains : Slataper, Stuparitch, Saba, Svevo, Quarantoto Gambini, Del Giudice, tout est dit avec cette énumération. Mais aussi, on le sait, Joyce et Rilke à Duino, dans sa tour étroite. Là une observation, Svevo est resté vingt cinq ans sans publier après « Le Destin des Souvenirs » pour rédiger « La Conscience de Zeno », son œuvre maîtresse. Rilke n’a pu écrire pendant la Guerre de 14-18, pour terminer quinze ans après « Les Elégies de Duino », en 1924. Joyce contraint de quitter son Irlande pour entreprendre « Ulysse », l’ancien nationaliste qu’il a pu être, le « réfugié » dans l’écriture, à Trieste, avant Paris et Zurich. Des coupures et confluences dans la création. On pourrait aller beaucoup plus loin. Il y a d’autres oppositions comme d’innombrables mariages, indispensables à la littérature, et sans doute la politique, à la tonalité dramatique, avec les nationalités et communautés éparses et disloquées, sans représentations du pouvoir affirmées. Et des dimensions obsidionales.


Nos lecteurs n’ont pas besoin d’une traduction pour lire ce magnifique proverbe triestin : « Deus escreve torto por linhas direitas ». Italo Svevo, dont on a dit récemment qu’il était le poète de l’absence et de l’exil, en ce sens que son écriture souligne toujours quelque chose d’indéfini, mais trop sensible, en tout cas visible. « La frontière est un pas devant » (voir Le Monde des Livres de novembre ou décembre 2010).

Le réveillon, à la dernière minute une réservation qui nous place entre deux salles combles, contre une porte sur le passage de l’une à l’autre. Le serveur, intrigué par « notre »  italien, finit par demander d’où l’ont vient. Agé, le visage ridé, plein de malice. « Nous sommes Corses, de Bastia ». Il nous regarde attentivement et lâche : « La Corsica ! e puru era nostra ! ». Fêter le nouveau millénaire alors que le précédent a encore un an à vivre.


Le lendemain, Salla Tripcovitch, le concerto di capo d’anno ( je songe aux premières heures du nouvel an, avec la lyre bastiaise dans la rue, traversant nuitamment la ville de Toga à Saint-Joseph, et s’arrêtant pour une pause sous nos fenêtres, juste avant la Place Saint-Nicolas – il faudra un jour y revenir ). Il est donné par la Civica Orchestra di Fiati « Giuseppe Verdi », à 18 heures. Au programme, des morceaux : Entrata dei Boieardi de Johan Halvorsen, Capricio Spagnolo de Nikolaj Rimski Korsakov, Guglielmo Tell de Rossini, Disney Fantasy, Un americano a Parigi de Gershwin, etc. Une salle comble, des gens simples aussi, des connaisseurs des airs européens les plus grands, ce même jour joués et entonnés dans toute l’Europe comme cela se fait depuis près de trois siècles. L’Europe vivante donc. L’Europe c’est un sentiment, ce n’est pas un territoire, mais un esprit, c’est davantage que des valeurs ou une culture, c’est d’abord une conscience, soit une exigence supérieure que partagent largement les Triestins de tout temps et de tous bords comme leurs hôtes. L’identité, non, c’est ma hantise, l’identification oui. L’hymne italien, quelques strophes, une grande émotion, sincère, énergiquement et vite envoyé, puis le silence, et, pour le final, un autre air, là quelque chose en plus, du sacré. Je me penche vers deux dames devant nous et demande de quel air s’agit-il ? Elles se retournent, l’une suffoquée, presque scandalisée, les yeux grand ouverts, incapable de répondre, et l’autre de souffler : « la triestina ». 


Trieste, une surprise, cette manière d’attraper par la manche, de vous retenir, de demander avec une insistance inquiète de revenir très vite. Ce qui pourrait tenter nos amis de Musa Nostra, n’est-ce pas ?


AL BINDI


Lectures :


« La conscience de Zeno », « Senilità », « Une vie », de Italo SVEVO.

« Poésies », « La couleur du temps », « Ombre des jours », de Umberto SABA.

« Trieste », de Roberto BAZLEN.

« Trieste, une identité de frontière », de Angelo ARA et Claudio MAGRIS.

« Italo SVEVO et Trieste », des textes réunis, édité par le Centre Georges POMPIDOU, à l’occasion de l’Exposition consacrée à l’auteur, il y a 25 ans.


Sans oublier les ouvrages des auteurs nommés ici, mais aussi les artistes, peintres et autres.

 
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