
Interprétation du passage dit « la dialectique du maître et de l'esclave » de Hegel
Selon Hegel, tout être humain aspire à devenir « conscience de soi » ; être conscience de soi, c'est non seulement être sujet, c'est à dire posséder la faculté d'appréhender ce qui est hors de nous, de dire « je » en tant qu'être pensant, mais c'est aussi être capable de se saisir en tant qu'objet de pensée, par un mouvement réflexif. On se pose comme ce dont il est question et on est par exemple capable de dire : « Hier, j'ai eu tort ».
Cela, c'est selon les termes du philosophe, « être pour soi » ce qui se distingue de l'«en soi», caractère de ce qui est saisissable sans possibilité d'être sujet et objet, à la façon d'être une pierre, une fleur.
L'enjeu du passage au « pour soi » est capital ; c'est l'affirmation de sa condition de sujet pensant à part entière, d'homme avec un grand « h ». Pour y parvenir, il faut certes agir sur le monde qui nous entoure et dont nous participons en le modifiant selon notre désir, en le travaillant, le transformant, le faisant sien pour en profiter, l'utiliser; il faut nier, détruire et reconstruire...
Mais cela ne suffit pas : il faut aussi être reconnu par une autre conscience en tant que conscience supérieure, « pour soi » donc !
Hegel imagine que la relation première entre les êtres humains est conflictuelle, qu'il y a forcément lutte, la fin de cet abord étant la reconnaissance de soi par l'autre.
Ainsi il propose de penser que quand deux hommes se rencontrent, tout deux sont animés du désir d'être reconnus par l'autre comme conscience de soi ; ils se défient, prenant des risques, car ce qui peut les départager, c'est l'indifférence à l'éventualité de perdre la vie. Ils se mesurent et cela peut passer par diverses épreuves jusqu'à ce qu'on trouve la bonne.
On peut les imaginer sur des immeubles d'une mégalopole, décidés à sauter d’un toit à l’autre, au dessus des rues, de façon à atteindre l’immeuble proche lui aussi très haut, style gratte-ciel, comme Mario dans un jeu vidéo ; tout être humain peut sauter sur une certaine longueur et tous deux le savent. Les immeubles sont au départ assez proches, l'espace dans les grands centres urbains étant compté. Donc ils sautent à tour de rôle et doivent poursuivre ce duel pour voir qui tient davantage à sa vie qu'à sa condition de conscience de soi, qui se fera assez confiance et sera assez déterminé pour continuer ; mais peu à peu les toits sont plus éloignés les uns des autres et en bas, effrayant, il y a le vide. Personnes et voitures semblent minuscules.
A un moment donné de l'épreuve, alors que le pari semble fou tant les toits commencent à être bien distants, l'un des deux saute et atterrit sur l'autre toit d'où il jauge l'autre ; le second abdique, préférant rester celui qui reconnaît le premier. Il s'arrête là, il renonce parce qu'il est trop attaché à sa vie...Il a renoncé au statut de conscience de soi reconnue. Le premier, celui qui a sauté, qui préfère être pleinement homme, conscient de lui-même comme de ce qui se présente à lui, est dit « le maître » ; et l'autre, celui qui n'a pas pu, confère à ce maître son statut et sera appelé par Hegel l’« esclave ».
Le maître est posé comme supérieur, parce que l'esclave le reconnaît comme maître, c'est à dire comme conscience de soi. L'esclave à partir de cette expérience fondatrice de la reconnaissance va s'employer à fournir au maître ce qu'il peut tirer du monde transformé par lui, par son travail ; pour le maître, il assurera la subsistance et celui-ci le verra comme le médiateur entre lui et le monde : l'esclave sera pour lui un moyen de satisfaire ses désirs et ses besoins. Au début il avait été un obstacle à surmonter.
Cependant si on y regarde de plus près, on comprend vite que celui qui a le plus besoin de l'autre c'est le maître ; l'esclave, lui, n'a pas besoin du maître, alors que le maître a, à plus d'un titre, besoin de cet autre. L’esclave transforme la matière et rend ainsi le maître tributaire de lui...
Le terme de « dialectique » doit être compris comme l’expression d’une dynamique, d’un dépassement ; pour Hegel, je dois anéantir pour dépasser en recréant ; le maître nie l’autre pour devenir maître, l’esclave détruit le monde environnant pour le faire sien et l’évolution apparaît comme une négation de l’existant pour donner naissance à un nouveau monde ; ces stades sont souvent évoqués dans l’expression d’une logique de dépassement chronologique « thèse-antithèse-synthèse »
M-F B C
Mars 2010