Arthur RIMBAUD
« Pour quelques centaines de thalaris »
Une photo il y a peu retrouvée et publiée avec force commentaires à l’appui dans différents magazines et revues littéraires, a été l’occasion de s’intéresser à RIMBAUD, en exil à ADEN ou à HARAR, après avoir terminé son œuvre poétique. Elle daterait de 1888, 1889. S’agit-il vraiment de lui, « ce français, qui est grand, sec, yeux gris, moustaches presque blondes, mais petites » ? L’écrivain est alors âgé de 35 ans.
Tout cela parce qu’on ne saurait rien de la vie de RIMBAUD après avoir quitté l’Europe, sans raison connue, et plus encore mystérieusement. La lecture de sa « Correspondance 1888-1891 », pourtant, renseigne bien sur ce qu’elle fut, même si cette publication est partielle et réduite.
On en apprend beaucoup sur l’existence du poète. Qui importe du fil à tisser, des soieries, des lainages, de la toile, de la verroterie, de la quincaillerie, et nous y voilà, toutes sortes « d’articles étranges et odieux ». Et « l’ordre n’est pas son fort, et ses extraits de compte se présentent dans un chaos complet. Dans les lettres, il saute d’un sujet à l’autre, tombe dans des digressions et se répète. Son orthographe est fantaisiste … ». Mais n’était-ce pas le cas déjà avec les « Illuminations » ? RIMBAUD s’est-il prêté au trafic des « nègres », de l’ivoire, des armes pour des insurgés, dans une région où le Blanc demeure inconnu, tous trafics autrement plus rentables, plus risqués, et immoraux ? Il écrit qu’ici, à ADEN, il faut être « l’allié des nègres » ou « les écraser ». Un comportement différent est-il envisageable ?
L’intérêt de ce qui véritablement appartient à une œuvre est ailleurs, si l’on peut s’autoriser à parler de la sorte, surtout si certaines choses plus que déplaisantes doivent être revues et corrigées. La prose, dans ces lettres, est magnifique parce qu’envoûtante. Les noms de lieux font rêver. HARRAR, ZANZIBAR non loin, RAS, MASSOUAH, CHOA, mais également les noms de ses correspondants ILG, SOLEILLET, et puis ces caravanes, ces régions encore inaccessibles. RIMBAUD vit seul, sans ami(e), à l’avant-poste, dans une chaleur étouffante, côtoyant l’inconnu. Il dit quelque part qu’il vit « la misère ».
Pour nous cela signifie : Et l’écriture ? Oui, elle est là bien présente, en témoignent ces envois de papiers en tout genre, des lettres on l’a dit superbes, parlant seulement d’un milieu si inhospitalier, lui, l’Ardennais, envoyant des articles à des journaux chez lui, à sa mère. Bien sûr, rien à voir avec la dimension poétique incomparable de celui qui, à vingt ans, avait terminé l’œuvre.
Citations. « La dernière caravane de M. SAVOURE, 65 fraslehs
Hararis d’ivoire, a dû entrer en ville, et je vous ai déjà dit qu’on prétend imposer cette ivoire, (entrée à 8 % et sortie à 6% au prix de Th. 98, prix du moment) pour une somme de Th. 995. Comme cela est simplement monstrueux, 14 % Th 995, pour une marchandise qui transite, qui entre le matin et sort le soir, et que les marchandises de M. SAVOURE étaient ordinairement libres, veuillez demander au Roi un ordre aux Choums du Harar d’abandonner cette prétention, qui est un simple vol. » « - Nouvelle du négoce ici : Ivoire Th 98 les 37 ½ livres d’ivoire plein, c’est-à-dire au-dessus de 12 livres anglaises – Zébad : un thalari et demi l’once. – Or en bagues, Th 20. En anneaux ; suivant la qualité … », 16 novembre 1889. Ces comptes de petit commerçant sont tout simplement extraordinaires. Il font rêver, aimer la vie de cet individu encore jeune. Et réaction suprême, il n’y a rien à lire sur la littérature, son œuvre, seuls trouvent grâce à ses yeux quelques ouvrages techniques.
« L’art est une sottise », selon lui. Oui, pour quelqu’un qui l’a dépassé, qui a exprimé « l’inexprimable ». La « Correspondance » est précédée d’abondantes indications biographiques. RIMBAUD, un aventurier ? Pas seulement. Un fou ? Oui et non, si l’on sait qu’il doit bien exister autre chose encore que l’inexprimable. La réponse est dans ses lettres de pure poésie, et plus que lire, il faut écouter cette voix qui n’aura pas tout dit.
Arthur RIMBAUD, Correspondance 1888-1891, L’Imaginaire, GALLIMARD, 1995.
AL BINDI septembre 2011