Cesare Pavese « Oeuvres »

aux éditions Quarto Gallimard

paru en octobre 2008 (centenaire de sa naissance)

Turin. Hôtel Roma. 27 août 1950. Dans la chaleur de la nuit turinoise Cesare Pavese, l’un des plus grands écrivains italiens du XXe siècle,  absorbe une forte dose de somnifères et met ainsi fin à ses jours à l’âge de 42 ans, en pleine gloire. Sur le bord de la fenêtre, les cendres d’une lettre brulée, sur la table de chevet quelques mots d’excuses griffonnés sur une de ses œuvres (« dialogues avec Leùco ») et le bouleversant poème « verrà la morte e avrà i tuoi occhi » (viendra la mort et elle aura tes yeux). Il laissera derrière lui une œuvre magnifique, pessimiste certes, mais magnifique.

Je ne concevais pas une soirée consacrée à la littérature italienne sans présenter cet immense écrivain qui m’a profondément marquée lorsque j’étais lycéenne. Son journal  « le métier de vivre », considéré comme son œuvre majeure, est d’ailleurs resté un de mes livres de chevet avec certains de ses poèmes.

Le suicide le hantera très tôt, dès 1936 il écrit : « et je sais que je suis pour toujours condamné à penser au suicide devant n’importe quel ennui ou douleur ».

Les raisons de ce geste ultime ? Pour tenter de répondre à cette question il faut s’en référer à sa difficile existence, à son mal de vivre et se (re)plonger dans son œuvre (magistrale) pour en prendre toute la mesure. Son père décède alors qu’il n’a que 6 ans, il est élevé par une mère très stricte, il multiplie les échecs personnels, les déceptions amoureuses (dont la dernière lui sera fatale), s’ajoutent aussi de nombreuses remises en question, une sensibilité morale exacerbée, des insatisfactions personnelles, un immense sentiment de solitude, une capacité d’autoanalyse impitoyable et une « malédiction sexuelle » (il avait une forme d’impuissance). Il fut même emprisonné pour ses idées anti-fascistes et exilé un temps en Calabre.

Autant de déchirements et de renoncements qui le conduiront probablement au suicide. Cette dimension tragique se retrouve dans son œuvre, sombre et lumineuse à la fois.

Pavese était poète, romancier, traducteur (il a traduit entre autre Faulkner, Melville, Dickens, Joyce…), diariste, épistolier, essayiste, éditeur. Il est donc l’auteur d’une œuvre protéiforme dont tous les livres publiés de son vivant sont pour la première fois réunis dans ce remarquable recueil des éditions Quarto Gallimard élaboré sous la direction de Martin Rueff (poète, critique, professeur, traducteur, co-rédacteur en chef du magazine « Poésie »). « Oeuvres » présente aussi, de façon chronologique, de nouvelles traductions et des traductions révisées, certaines inédites en français comme son recueil de poèmes « travailler fatigue » ou ses récits tirés de « vacances d’août ». Le seul ouvrage joint à ce recueil qui soit paru de façon posthume est « le métier de vivre » dans lequel se mêlent avec maestria questionnements philosophiques voire métaphysiques, introspections sans concession, réflexions sur le métier d’écrivain et souffrances de la vie privée.

Un portrait émouvant de Pavese y est présenté dès l’incipit par une amie, suivent une très belle préface de Martin Rueff et une biographie imagée puis on retrouve ses œuvres présentées dans un ordre chronologique : depuis le recueil poétique « travailler fatigue », qui est suivi d’essais critiques de Pavese lui-même jusqu’à son journal, cette fois-ci en version intégrale avec des lettres inédites, en passant par ses romans (la plage, avant que le coq chante, la lune et les feux…) et ses « Dialogues avec Leuco » poétiques et philosophiques.

Dans ses romans, il met en scène des personnages égarés, solitaires et déracinés avec une vie intérieure complexe.

En filigrane dans ses œuvres : l’obsession du suicide, de la mort, de la sexualité, l’errance intérieure, le rapport à la nature est également omniprésent avec la description de paysages (le paysage de l’enfance et deux espaces récurrents : la campagne, notamment la colline et la ville de Turin).

Chacun de ses ouvrages est annoncé par une analyse de Martin Rueff qui met l’accent sur une particularité de l’œuvre et oriente ainsi de façon inédite le regard du lecteur.

Pour clore le recueil une interview que Pavese donna à la radio deux mois avant son décès et un texte d’Italo Calvino en conclusion.

Une œuvre poignante et puissante, difficile à résumer de part sa richesse et qui ne vous laissera pas indifférent. Les citations qui méritent d’être soulignées abondent ; en voici un florilège personnel pour conclure (non exhaustif bien sûr, il faudrait un trop grand nombre de pages…) :

« La chose la plus secrètement redoutée arrive toujours. J’écris: ô Toi, aie pitié. Et puis ? Il suffit d’un peu de courage. Plus la douleur est déterminée et précise, plus l’instinct de la vie se débat, et l’idée du suicide tombe. Quand j’y pensais, cela semblait facile. Et pourtant de pauvres petites femmes l’ont fait. Il faut de l’humilité, non de l’orgueil. Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » (derniers mots de son journal)

« La mort viendra et elle aura tes yeux /Cette mort qui est notre compagne/du matin jusqu'au soir, sans sommeil,/sourde, comme un vieux remords/ou une vie absurde. Tes yeux/ seront une vaine parole,/ un cri réprimé, un silence / Ainsi les vois-tu le matin / quand sur toi seule tu te penches / au miroir. O chère espérance, /ce jour-là nous saurons nous-aussi / Que tu es la vie et que tu es le néant… ».

« Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer tes faiblesses sans que l’autre s’en serve pour augmenter sa force »

« On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. »

« l’art est la preuve que la vie ne suffit pas »

« voilà : ce qui ne te va pas dans la psychanalyse, c’est cette tendance évidente à transformer les fautes en maladies »


« pense du mal, tu ne te tromperas pas »


« On s'éveille un matin, une fois pour toujours,/ dans la douce chaleur du dernier sommeil : 'l’ombre/ sera comme cette douce chaleur. Par la fenêtre/ un ciel plus vaste encore remplira la chambre./ De l'escalier gravi une fois pour toujours/ ne viendront plus ni voix ni visages défunts. //Il sera inutile de se lever du lit./ Seule l'aube entrera dans la chambre déserte./ La fenêtre suffira à vêtir chaque chose/ D'une clarté tranquille, une lumière presque./ Elle posera une ombre décharnée sur le visage étendu./ Les souvenirs seront des noeuds d'ombre/ tapis comme de vieilles braises/ dans la cheminée. Le souvenir sera la flamme/ qui mordait hier encore dans le regard éteint ».


« Il arrive qu'une femme rencontre une épave et qu'elle décide d'en faire un homme sain. Elle y réussit parfois. Il arrive qu'une femme rencontre un homme sain et décide d'en faire une épave. Elle y réussit toujours »

« Chaque chose qui nous est arrivée est une richesse inépuisable : tout retour à elle l’accroît et l’augmente, la dote de rapport et l’approfondit. L’enfance n’est pas seulement l’enfance vécue, mais l’idée que nous nous en faisons dans la jeunesse, dans la maturité etc…c’est pour cela qu’elle semble l’époque la plus importante : parce qu’elle est la plus enrichie par les « repensées » successives. Les années sont une unité du souvenir ; les heures et les jours, une unité de l’expérience ». 

« L’idée du suicide était une protestation de vie. C’est la mort de ne plus vouloir mourir »

« Il n’y a absolument personne qui fasse un sacrifice sans en espérer une compensation. Tout est une question de marché»

« L’homme s’intéresse si peu à autrui, que même le christianisme recommande de faire le bien pour l’amour de Dieu »

« Il n’est pas vrai que la mort nous arrive comme une expérience devant laquelle nous sommes tous des débutants (Montaigne). Avant de naître nous étions tous morts ».

« Je suis, comme on dit, au bout du rouleau (…) Puis-je te dire, mon amour, que je ne me suis jamais éveillé avec une femme à mon côté, que les femmes que j’ai aimées ne m’ont jamais pris au sérieux et que j’ignore le regard de reconnaissance qu’une femme comblée adresse à un homme ? (…) Et que suis-je au monde depuis quarante-deux ans ?  On ne peut pas brûler la chandelle par les deux bouts -dans mon cas, je l’ai brûlée par un bout seulement et la cendre, ce sont les livres que j’ai écrits. »





Marie-Do Lecullier mars 2011






 

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