
Jules Verne Paris au XXe siècle (ed. Le Livre de Poche)
Avec ce livre, Jules Verne, auteur de science fiction du XIXe, nous projette en 1960, dans une France dominée par l’économie, les mathématiques et la technique. La littérature, la peinture et la musique, quant à elles sont jugées inutiles, voire néfastes.
Dans ce lieu déshumanisé (qui annonce les romans de Bradbury) vivent encore, pour leur plus grand malheur, quelques êtres sensibles. Michel, passionné de littérature et dont le père était musicien, en fait partie. Elevé par son oncle, un banquier réputé, il doit se mettre au travail… évidemment, il est vite déclaré « inapte à tout » et est renvoyé. Entre temps, il fait la connaissance d’êtres aussi inadaptés que lui. Avec eux, il rêve mais, réduit à la misère dans un monde où seul l’argent compte, sa vie se transforme en enfer.
C’est là un roman de jeunesse (écrit vers 1860), parfois maladroit mais non dépourvu d’humour ni même d’une fine ironie. Il est longtemps resté inédit car refusé en son temps, on ne l’a retrouvé que 90 ans après la mort de son auteur. Si son intérêt réside sans doute davantage dans sa réflexion sur le monde moderne que dans l’histoire des personnages, ceux-ci sont originaux et attachants et par certains côtés font penser à ceux de Boris Vian.
Il faut croire que Jules Verne était un devin car sa vision du XXe est hélas fort juste et si peu exagérée qu’on en frémit…
Petits extraits pour les profs de lettres : « Si personne ne lisait plus, du moins tout le monde savait lire, écrire même… Nous avouerons que l’étude des belles lettres, des langues anciennes (le français compris) se trouvait alors à peu près sacrifiée ; le latin et le grec étaient des langues non seulement mortes mais enterrées ; il existait encore, pour la forme, quelques classes de lettres, mal suivies, peu considérables, et encore moins considérées. (…)
Vers la fin du siècle dernier, l’Ecole Normale déclinait visiblement ; peu de jeunes gens s’y présentaient de ceux que leur vocation entraînait vers la carrière des lettres; on en avait déjà vu beaucoup d’entre eux, et des meilleurs, jetant leur robe de professeur aux orties, se précipiter dans la mêlée des journalistes et des auteurs ; mais ce fâcheux spectacle ne se reproduisait plus, car depuis dix ans, seules les études scientifiques entassaient les candidats aux examens de l’Ecole
Mais si les derniers professeurs de grecs et de latin achevaient de s’éteindre dans leurs classes abandonnées, quelle position, au contraire, que celle de messieurs les titulaires de Sciences, et comme ils émargeaient d’une façon distinguée ».
Marie Anne Perfettini septembre 2011