musanostra


RIEN NE S’OPPOSE A LA NUIT

DELPHINE DE VIGAN

JC Lattès


Quel livre …mais quel livre…!

Attirée, hypnotisée même, par cette superbe première de couverture (pour moi la plus belle de cette rentrée littéraire) j’ai acheté ce livre peu de temps après sa parution sans rien connaître de l’histoire, juste en me fiant à ce qui se dégageait de cette photo énigmatique, ce portrait couleur de cendre et de ce titre évocateur (tiré d’une chanson d’Alain Bashung).

De Delphine de Vigan je ne connaissais que le titre de ses livres précédents les plus connus (depuis j’ai lu de façon frénétique trois de ces superbes romans).

« Rien ne s’oppose à la nuit », lu en un week-end, ne m’a pas lâchée. Ce n’est pas un livre dont on se débarrasse facilement. Difficile de passer à un autre dans les jours qui suivent, il nous habite longtemps, il m’a laissé à vif, bouleversée, les yeux larmoyants la gorge serrée, sans voix. Qu’ils m’ont paru fades les autres livres de cette rentrée littéraire que j’ai lus depuis (malgré la qualité indéniable de certain d’entre eux) …tant et si bien que je l’ai relu.

C’est ce que j’attends de la littérature : d’être heurtée, émue, bouleversée, cognée, portée et emportée dès l’incipit dans une histoire qui ne m’appartient pas mais qui subitement devient intime, de même que son auteur, bref une écriture capable de me mettre dans un état d’hyper réceptivité émotive.

Et Delphine de Vigan a ce talent là.

Deux ans après avoir découvert le corps de sa mère, Lucile, dans son appartement (elle s’est suicidée à l’âge de 61 ANS en 2008), l’évidence « d’écrire sa mère », va s’imposer à Delphine de Vigan, sa fille aînée.

Pour essayer de comprendre la douleur de Lucile, ce qui l’a menée à son geste ultime, trouver le point de rupture, elle va se lancer dans une enquête longue et minutieuse, remonter le temps, replonger dans l’enfance et l’adolescence de sa mère puis dans la sienne et tenter de recoudre pan après pan le manteau de mémoire avant que tout ne s’évapore irrémédiablement.

Sans répit, elle a interrogé, « cherché, fouillé, gratté, déterré, exhumé » multipliant les entretiens avec ses oncles et tantes et avec sa sœur, relisant tous les écrits de sa mère, écoutant les nombreuses cassettes audio laissées par son grand-père, visionnant les films familiaux.

Chaque parole mais aussi chaque silence sera également interprété. Elle va donner sa version des faits et nous faire part de ses incertitudes, ses peurs, notamment celle de trahir sa mère et les membres de sa famille, mais comme « la vérité n’existe pas » et puisque chacun à forcement vécu les évènements à travers son propre prisme, il a bien fallu trancher pour une vérité, la sienne.

S’intercale donc avec le récit un « work in progress » où elle fait part de ses doutes, ses interrogations, ses renoncements, ses scrupules, ses regrets, ses espoirs. Cet éclairage sur la genèse du roman permet d’impliquer et d’interpeler davantage le lecteur donnant ainsi une portée plus puissante au roman (alternance du « je » et de la troisième personne).

Pour ce qui est du récit, dans la première partie du roman Delphine de Vigan remonte aux années 1950 et dresse un portrait sensible de l’enfance puis de l’adolescence de Lucile ainsi que des membres attachants de sa « tribu ». Famille en apparence idéale, qui fascinait et dont elle était la troisième enfant d’une fratrie de neuf.

Mais une succession de drames (décès successifs de trois de ses enfants, naissance d’un enfant trisomique, suspicion d’inceste, maladie mentale) vont balayer les apparences et morceler cette famille idyllique à la fois « joyeuse et dévastée ».

Lucile n’en sortira pas indemne, femme fragile, ambivalente, à la fois mystérieuse et solaire, grave et fantasque, lumineuse et ténébreuse, sanguine et calme. Elle sombre peu à peu dans la folie (elle était atteinte de troubles bipolaires) alternant des moments de délire avec des retours brutaux à la lucidité.

Un portrait entre ombre et lumière (comme le portrait de la couverture auquel je n’ai cessé de me référer durant la lecture).


Dans une deuxième partie elle dépeint la lente mise en abîme de sa mère et livre leurs angoisses et leurs difficultés d’enfants à faire face à cette maladie qui va finir par les séparer d’elle et tristement inverser les rôles (enchaînement d’actes irresponsables et insensés, grande détresse dans laquelle Lucile va se claquemurer, rechutes et internements répétés seront évidemment source pour ses deux filles d'angoisses et de tourments).


La dernière partie du livre met en lumière la reconstruction difficile mais bien réelle de Lucile, les années d’apaisement. Lucile parvient à se défaire peu à peu de ses lourdes chaînes et à tisser des liens, entreprenant enfin une « lente remontée vers la lumière » se hissant avec courage hors des profondeurs. Une leçon de vie pour ses enfants.

Mais alors que son psychisme se cautérise peu à peu c’est son corps, trop malmené, cassé, sollicité qui flanche, la menant vers une fin tragique.


Dans une écriture fluide, juste, sincère, pudique, à la fois sensible et puissante, sans pathos ni complaisance, évitant les écueils du nombrilisme et du misérabilisme, Delphine de Vigan déroule son histoire avec maîtrise et frappe fort.


Louis Ferdinand Céline disait que pour écrire il faut mettre sa peau sur la table autrement, on n’a rien, c’est à n’en pas douter ce qu’a fait Delphine de Vigan et le résultat est tout simplement magnifique .

P.S : Ce roman a obtenu le prix du roman FNAC 2011 et est en lice pour de nombreux autres prix (Goncourt, Renaudot, Fémina…)

Marie Do Lecullier septembre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

èhg vcvc vcvc bbb nhh

vvcv

vbvvb vcvcvc vcvcvv hgh