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"Charly 9",
de Jean TEULE

D'abord un homme : un présence rigolarde d'1m96 (c'est lui qui précise), fort en gueule, le verbe haut, direct, tout en jambes, tourné vers son auditoire, la main crayonnant la voix.

Avoir vu Jean Teulé rend d'emblée facile et accessible l'entrée dans son univers romanesque : on tient le livre sans gêne ; déjà séduit par la décontraction de son auteur, on se plonge franchement dans la lecture.

Reste qu'un relent de snobisme intellectuel nous rappelle de ne pas nous comporter un midinette de salon : « Romans de gare, les livres de Teulé … tous des best sellers ...Suspect.... Encore un coup de pub pour cet habitué des plateaux télé … »

Et de là, on se met à regarder d'un œil mauvais la couverture racoleuse du bouquin : un tag rouge gore dégouline d'un portrait officiel de Charles IX datant du XVIème siècle ; le titre, « Charly 9 », rouge aussi, sonne comme un pseudo de tchat de très mauvais goût.

Finalement, on pose l'objet. Le dernier roman de Jean Teulé se lira sans nous. Ouf. On a failli tomber dans la piège de la littérature marchande. On ne mange pas de ce pain-là.

Et puis, comme un appel, le livre s'ouvre à la page 32.

« Le monarque découvre une infinité de corbeaux appuyés contre les pavillons du Louvre en chantier. Il y en a un si grand nombre que c'est un épouvantement. Charles en saute sur place. C'est une tourbe grouillante, un immense tas confus, et tout le palais semble une masse ondulante de plumes noires. Les corbeaux sont perchés sur les toits, les échafaudages, les rebords des fenêtres, les cariatides qui illustrent les façades. On dirait que ces statues respirent. La nauséeuse vision flottante soulève le cœur. Quand les corbeaux s'envolent en bancs énormes à la verticale du château, leurs ombres tourbillonnent en cyclone dans l'extase aboyant de cris (…) Ces silhouettes croassantes se heurtent, vocifèrent et tout cela ne forme qu'une voix où il y a du mugissement d'océan ... »

Diantre. On dirait du Hugo, du Zola; c'est épique et magnifique comme une fresque de Goya. « Oh là ! Oh là ! On ne peut pas laisser passer quelqu'un qui écrit comme ça ... »

Et la lecture commence, à pleines dents.

Alors bien sûr, les premières impressions n'étaient pas totalement fausses: il y a dans ce roman quelque chose qui tient de la recette de cuisine à succès : un peu de sexe, un langage cru, des anecdotes plutôt que de l'Histoire, du sang, du morbide, de la folie et du rire gras . Mais le cocktail fonctionne. Car ce gentil petit roi qui commanda bien malgré lui le massacre de la Saint Barthélémy était tout ça à la fois … Un monarque que son crime rendit fou, au point de noyer ses remords dans le sang de la chasse, préférant courir après des lapins dans l'appartement de sa maîtresse ou nu dans le Louvre après un cerf (véridique !). Un monarque qui brisait des cous d'alouettes comme d'autres des noix de cajou. Un monarque qui mourut de ses névroses, d'une hémorragie cutanée (Il suait du sang à longueur de journée. Véridique aussi). Tout cela raconté dans une langue qui se moque irrévérencieusement de la pompe historique. Les personnages parlent vrai, jurent comme des charretiers des Halles (« Par la morve de Dieu ! Par le cul de Dieu ! ». Mais ça aussi, c'est de l'Histoire. Le XVIème siècle avait le verbe moins coincé que notre XXIème siècle désinhibé.)

Et puis, il y a la grâce de la phrase, la pure maîtrise de l'image et de la formule, les trouvailles poétiques, l'incontestable prouesse stylistique de Jean Teulé. « Toujours en moi, Elisabeth, le remuement de la chose coupable dans la solitude où s'écœure le cœur », fait-il dire à son Charles IX, p32. Et plus loin, p.169, à propos de Marie Touchet, sa maîtresse : « Elle, douce et forte, sent bon la mer. Lui, la regarde afin de voir ce dont la nuit il rêve. Elle, rose dans ce monde où tout est noir. Lui la boit à toutes les lèvres et quelles ivresses en route ! Elle, aux hanches ardentes et luronnes. Lui, comme il s'y cramponne. Elle, visitée quand les rayons du soir plongent dans la Seine. Lui, mord la chevelure en haut et en bas et quels repas ! C'est l'éternité qu'elle lui offre.
Il la prend ! ».

Qu'on se le dise : Jean Teulé est tout sauf un imposteur de la plume, une creuse mécanique à succès. C'est un esthète génial doublé d'un vrai talent de conteur.
« Charly 9 » gagne à être lu et surtout relu. Majesté, je vous salue !

Marie-Hélène Gianviti



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