
La chambre de Jacob,
de la grande Virginia Woolf
J’avais lu Mrs Dalloway que j’avais adoré et je voulais lire autre chose de Virginia Woolf. Mon choix s’est porté sur La chambre de Jacob.
Au premier abord, c’est un livre déroutant : il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, mais une succession de scènes, depuis l’enfance de Jacob jusqu’à sa disparition. Ces tableaux foisonnent de personnages, dont certains apparaissent pour disparaitre aussitôt, d’autres réapparaissent au cours du récit… L’effet en est déstabilisant car on se perd un peu au milieu de cette abondance. Mais l’originalité et la nouveauté de Woolf (et ce en quoi elle influencera le Nouveau Roman) viennent évidemment de la façon dont elle envisage ses personnages : c’est l’anti-Balzac. «Personne ne voit autrui tel qu’il est… rien ne sert d’inventorier totalement les gens. Il faut s’en remettre à des signes, ce qui est dit (mais pas au pied de la lettre), ce qui est fait (là non plus pas aveuglément ». Aucune introspection psychologique « classique » mais une vision très fragmentée, lacunaire des personnages ; Woolf nous livre sa vision kaléidoscopique du monde.
On a le sentiment que rien ne nous est dit, particulièrement sur Jacob. Malgré cela, progressivement, le lecteur reconstruit le puzzle et Jacob nous devient peu à peu familier à travers des signes que Woolf nous livre et nous donne à interpréter. En l’absence de linéarité dans le récit, ces signes peuvent nous déconcerter, nous donner l’impression de ne savoir qu’en faire : des bribes de conversations, un simple geste, une sensation… Mais aussi des notations extérieures aux personnages qui sont autant d’indices sur la destinée de Jacob : un bruit, une ombre, une fleur, une odeur, détails en apparence insignifiants qui nous éclairent en fait sur le sort tragique de Jacob et finissent par nous amener au plus près de l’être.
C’est à travers le regard des autres, à travers la polyphonie de la narration prise en charge par de multiples personnages, que l’on va, par touches successives, saisir la complexité du héros. Woolf cherche la vérité des êtres beaucoup plus dans les impressions, les sensations que dans la psychologie traditionnelle et l’on parle souvent du regard « impressionniste » de Woolf (que l’on retrouve dans Tropismes de Sarraute).
Il convient d’évoquer le style, d’une très grande poésie et brillamment rendue par la qualité de la traduction. Certains thèmes apparaissent de façon récurrente et sont admirablement traités : le thème de l’eau dont on sait quelle fascination elle exerce sur Virginia Woolf. Y est étroitement lié celui de la mort, omniprésente, une certaine forme de spleen qui se nourrit de la beauté du monde : « Le couchant aux ailes de flamant rose voletait doucement dans le ciel ».
Avec ce roman, nos habitudes de lecture sont bouleversées : il faut donc prendre le temps de saisir le flux intérieur des personnages, de savourer la beauté des descriptions. Prendre le temps parce que Woolf est incontestablement une romancière du temps et de la mémoire (en cela, comment ne pas faire le parallèle avec Proust ?)
Un ouvrage à lire dans la pénombre d’un après-midi d’été mais en aucun cas une lecture de plage !
Benedicte Savelli decembre 2009

