
- Billet d'Ivana Polisini-Mattei
Vincent De Moro Giafferri"Défendre l’homme toujours" (Editions Albiana 2011)
C'est Dominique Lanzalavi qui signe ce bel ouvrage, consacré à Vincent de Moro Giafferi, ce corse d'origine, dont tout le monde s' accorde à dire qu'il fut l’un des avocats les plus brillants de l'entre-deux-guerres . Le livre préfacé par Robert Badinter ne verse pas dans l'hagiographie et répare un oubli.
Ce qui se joue dans les prétoires, en grandeur réelle, c'est la mise à mort symbolique de l' adversaire, une mise à mort légale et pénale, certes, mais légalité vaut-elle forcément équité? C'est pourquoi l'avocat fascine. Il est celui qui possède une parole dont on peut concrètement mesurer le pouvoir .Il est celui qui cristallise les émotions : objet de fantasmes, il concentre sur lui l’espoir, tout autant que l opprobre d’une opinion publique encline parfois (souvent ?) à confondre avocat et accusé, acteur judiciaire et homme. Cette opinion publique que Moro Giafferi stigmatisait dans cette formule "L' opinion publique, cette prostituée qui tire le juge par la manche". La biographie de maître Moro Giafferi se donne à lire comme un parcours de vie conciliant avec humanité, éthique professionnelle et éthique personnelle.
Comme avocat, il a défendu Landru, ce "serial killer" français des années 20 dont il a presque sauvé la tête en amenant les jurés eux-mêmes à signer le recours en grâce de celui qu'ils venaient de faire condamner ! Il s'est illustré aussi dans la défense de la " Bande à Bonnot", anarchistes braqueurs défiant l’état, mais on sait moins qu'il s'est évertué durant des années à plaider la cause de l'un des leurs, Dieudonné, injustement accusé d être leur complice et dont il obtiendra la grâce. Dans "L'affaire Stavisky", qui verra se succéder pas moins de 20 inculpés, cinquante avocats et deux-cent cinquante témoins, il prend fait et cause pour la femme de ce dernier dont le seul crime, dira-t-il, est d'avoir été la femme d'un escroc. Ses plaidoiries sont sculptées dans la matière même de la rhétorique et il les lance à la tête de son auditoire. L' éloquence est là, mais toujours au service d'une certaine idée de l homme .C'est ainsi qu'il commence l une des quatre plaidoiries reproduites à la fin du volume, celle prononcée au procès Sampaix (secrétaire général du journal L'HUMANITE) , en 1939, où il remercie l accusé d'avoir choisi un défenseur qui n'avait pas ses opinions, sans doute, ajoute t'il, pour manifester qu'il y a des préoccupations communes à tous les honnêtes gens et où on peut communier ensemble "
L' ouvrage retrace aussi l'engagement d'un homme dans les grandes causes de son époque : lutte contre le fascisme et plus particulièrement contre Goebbels, contre la peine de mort, contre le Maccarthysme à travers les époux Rosenberg accusés de communisme , en pleine guerre froide. La liste n’est pas exhaustive. Lhomme a multiplié, jusqu'à sa mort à 78 ans dans un train, au retour de l'une de ses actions, les conférences en tout genre : sur la Corse, sur Louis XVIII, la peine de mort ou la politique (il a été. député radical socialiste de Paris). De V. Hugo dont il dit qu'il est son mentor, il a l énergie et la boulimie intellectuelle et humaine .
Le livre restitue aussi l' humour d' un bon vivant qui ne résiste pas au plaisir d' un bon mot ( contre les juges, un adversaire ou un témoin jugé malhonnête), ce dont les journaux de l'époque se délectaient...On ne les compte plus. En voici un, parmi tant d autres, qui illustre bien la puissance de dérision du bonhomme (p225) : "Un jour qu’il défend aux assises une épouse assassine et son fils complice, il commence ainsi "J'ai cinquante ans de barreau! Jamais, Messieurs les jurés, plus que dans cette affaire, je n ai ressenti la plénitude de la tache d'avocat. Ne suis-je pas, aujourd'hui, le défenseur de la veuve et de l'orphelin…." Il fallait oser !
Enfin le livre fourmille de caricatures, de Unes de journaux, d'articles d'époque, de photos et d anecdotes (un paradoxe : l humour de Landru par exemple !!!) qui offre, à qui aime décrypter le réel, une formidable photographie des faits sociaux. Les faits divers tragiques, émouvants, horribles, personnels ou politiques qui alimentent les procès d'Assises ou de Correctionnelle deviennent, amplifiés et mis en scène , des condensés d humanité. "Le bon historien ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier".*Marc Bloch, cofondateur de lEcole des Annales, dans Apologie .
Ivana Polisini-Mattei. Octobre 2011.

