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Interview
Gilles Zerlini

auteur du recueil "Mauvaises nouvelles"

Editions Materia Scritta
, 2012

Cet auteur vit près de Bastia ; nous avons eu le plaisir de le rencontrer à l'occasion
de diverses manifestations culturelles, notamment en tant que participant aux cafés
littéraires Musanostra. C'est là sa première publication.



basse ville Toulon

Toulon
Photo de la Basse Ville de Toulon , vue de ma chambre d'enfant, rue Nicolas Laugier

 

 

Tu es né où ?

Je suis né dans la Basse-Ville de Toulon que d’aucuns appellent Chicago à une époque totalement révolue  où marins ouvriers et putes se côtoyaient dans une joyeuse cohue.



Tu lisais quoi petit ?


Beaucoup de titres de la Bibliothèque rose, souvent des adaptations littéraires de films ou de dessins animés, le journal de Mickey, Pif gadget qui je pense m’a beaucoup influencé. Il y avait à l’époque Pratt, Gotlib. Le personnage de Rahan et Grêlé 7/13, un résistant… Des BD, le premier livre « sérieux » que j’aie lu c’est "La vingt-cinquième heure » de Virgil Gheorgiu et aussi "Papillon" tous deux « venant » du cinéma.



Plus tard ?


Vers 15 ans, j’ai lu tout Bradbury, Flaubert avec délectation (sauf Salammbô), tout Maupassant, Verlaine, Orwell, Apollinaire. Beaucoup d’auteurs italiens à l’âge de 20 ans qui m’ont laissé peu de souvenirs sauf Vitaliano Brancati, et Dante que je lis depuis 30 ans. J’ai lu aussi  beaucoup de Francis Carco. Il y a eu Sartre, Giono qui a changé ma vie, Céline avec "Le voyage..."qui m’a rendu malade. Il y a eu aussi la découverte de Shakespeare au travers de la "Tragédie du roi Richard III "à Avignon, le plus grand choc culturel de ma vie.



Maintenant ?

Beaucoup de romans de gare de G.J Arnaud, des Frédéric Dard. Un peu de contemporains comme Pascal Quignard, Julie Mazzieri, Chuck Palahniuk, Alexis Jenny. Vassili Grossman. Je ne m’intéresse que peu à la nouveauté, je lis un peu au hasard. Le dernier Pancrazi, "la montagne", m’a touché.  Je relis Giono, Bernanos, Ho Chi Minh, de temps en temps un passage des "Mémoires de Sebastiano Costa" ou de la chronique de Giovanni della Grossa, les deux plus grandes leçons d’histoire sur la Corse, et bien entendu toujours Dante. L’Odyssée aussi à l’occasion.


Tes rapports avec les romans policiers ? Avec l'anticipation ? La bd ?


Je déteste les intrigues alors je lis les romans policiers dont la description sociale est prédominante, ce qui m’intéresse c’est le décor, l’enveloppe, l’entre lignes, je sais je radote, je ne connais que G.J Arnaud.
L’anticipation ? Je crois que j’y comprends rien. J’ai lu tout Bradbury à l’adolescence et je me suis arrêté net. J’ai tenté Lovercraft sans succès. Pareil pour la BD : j’ai bien entendu lu tout Tintin et tout Astérix, beaucoup Snoopy, Reiser, je dévorais Charly, Fluide Glacial, à suivre...mais là aussi je me suis arrêté net il y a plus de vingt ans, je ne comprenais plus la forme d’écriture, j’ai lu récemment la Genèse de Crumb en BD, mais parce que c’était la Bible.

et pour la première fois tintin chez les soviets


Les livres d'Histoire ?


En fait peu de livres d’histoire, hormis ceux de mon maître Eric Hobsbawm disparu très récemment, sinon je relis Marx, ou des philosophes comme Clouscard ou Badiou. Des livres sur l’Indochine ou la Commune de Paris qui est mon sujet de doctorat. Je regrette qu’il n’existe pas d’histoire de la Corse tournée vers le social, le peuple. Stephen Wilson au travers de son livre sur la vendetta a tenté quelque chose mais c’est bien entendu incomplet. Pas grand-chose non plus sur la Seconde Guerre mondiale, Paoli  nous étouffe.


 

Otto e Mezzo

Concert d'Otto e Mezzo première partie de Litfiba, groupe italien célèbre
Photo d'Eric Principaud (1987)

 

 


La chanson ?


Ouf, la chanson ça a été le fondement de toute ma culture. Mon grand-père était chanteur populaire dans les années trente et chantre à l’église de Sartè, ça a laissé des traces. La chanson c’est l’accès à la culture pour tous, Férré qui chante les poètes c’est un cadeau, la poésie dans la rue. Sans Brassens et Gainsbourg il me manquerait la moitié de mon vocabulaire en français, d’ailleurs mon livre « Mauvaises Nouvelles » est directement inspiré d’un titre de Gainsbourg « Bad news from the stars » c’est pour dire. D’autre part j’ai écrit quelques chansons, il y a mille ans,  j’étais chanteur d’un groupe de rock (Otto e mezzo) dans ma jeunesse, et la musique, le rythme et la concision sont à jamais inscrits dans mon écriture et ma parole.



Toi et le ciné : longue histoire

Non, là, c’est pire que la chanson, j’ai été opérateur-projectionniste durant une dizaine d’années alors j’ai vu beaucoup de choses, des navets et des chefs d’œuvre, toute la production, j’ai bouffé de l’image. J’ai travaillé à Marseille, Toulon, Bastia et à la cinémathèque de Corse, enfin, je veux dire la cinémathèque de Purtivechju…
Alors, là aussi, c’est un peu comme la chanson, je crois que mon cerveau et mes yeux ne s’en remettront jamais. Je suis conscient que mon écriture est totalement influencée par le découpage cinématographique. J’ai pour ami Paul Vecchiali, réalisateur avec qui nous avons un projet sur Colomba.



Tes "films cultes"

Mes films cultes sont les mêmes depuis toujours : Nosferatu de Murnau et Nosferatu d’Herzog (le même en couleur et parlant). Le Casanova de Fellini, L’évangile selon St Mathieu de Pasolini, Eléphant de Gus Van Sant, Les aventures de Pee-Wee de Tim Burton j’aime aussi Le ruban blanc de Haneke, le Pinocchio de Comencini.


Tes boulots ?

Mes boulots, une bonne dizaine, l’adaptation permanente à la misère, j’en suis toujours là, une plasticité sociale on pourrait dire, de quoi faire rêver Laurence Parisot…Berger, maraîcher, postier, pompier, opérateur-projectionniste, moniteur de plongée, animateur associatif, intervenant en milieu scolaire, homme de ménage, professeur, bon j’arrête, j’en oublie, on va croire que j’invente…J’ai même été secrétaire général d’un institut consulaire bastiais, c'est-à-dire que j’avais du personnel sous ma responsabilité, la pire expérience de ma vie, un concentré de bassesse et de médiocrité humaine, quand j’y pense, il me vient la nausée.


pose Gilles Zerlini

Le beau Gilles

 


Tes errances ? Tes bonheurs de jeune homme ?

Mes errances, outre les sociales qui perdurent, furent illusoires; attention je ne suis pas un repenti, j’assume tout,  mais il y eut erreur sur les personnes lorsque nous « combattions » au côté d’individus dont le seul but était de prendre le pouvoir et la caisse et de ne surtout rien changer au système d’oppression, qu’il soit « colonial » et/ou capitaliste. Que des mots, très peu d’actes, de grands mouvements de bras, une ou deux générations sacrifiées. De la même manière la lutte armée fut une tragi-comédie baroque qui laissa tout de même quelques acteurs sur le carreau. Les années perdues, "Gli anni perduti" (Brancati).
Mes bonheurs, quelques belles histoires d’amour, la voix et les mots de mes anciens et des amitiés d’adolescence. Des étés au village, le fleuve et la croyance que les choses pouvaient changer…Quelques concerts glorieux avec mon groupe.



Tes racines corses ? Les vacances ? Le grand retour ?

Mes racines corses sont simples et complexes à la fois : deux grands-parents de la Rocca L’Uspidali et Sartè et deux grands parents de Tavagna Vilone-Urnetu. Né et élevé à Toulon dans une Basse Ville qui ressemblait plus à la Corse que la Corse d’aujourd’hui et peut-être même del’époque, un conservatoire, on parlait corse dans la rue,; ma grand-mère était amie de la grand-mère de Jean Guidoni dont nous suivions la carrière. Quand j’y pense à cette époque, j’ai le vertige, j’ai l’impression de mentir. Le retour au pays a été une catastrophe, souvent je pense aux israéliens... une longue galère dont je ne vois plus la fin, mais ne parlons plus de moi, passons à autre chose.


Le choix de Bastia ? Quelques mots sur cette ville ?


Je suis monté à Bastia pour passer mes niveaux de plongeur et je n’en suis plus jamais reparti. Bastia est une ville que j’ai adoré, je l’appelais à l’époque de mon arrivée « la plus belle ville du monde ». Cette ville est une réussite urbaine et architecturale issue des cinq cents dernières années, elle ne doit rien à aujourd’hui.
Depuis quelques années c’est le désamour, les agressions contre le patrimoine, l’hausmannisation de la rue me font beaucoup de peine,l’envahissement,l’envahissement touristique,   je n’aime plus cette ville qui a perdu sa grâce, dont les trottoirs sont envahis de terrasses de café et où le choix politique se réduit à deux dynasties, y a de quoi rire.




Ton goût pour la mer ?

Mon goût pour la mer est assez particulier ; ce n’est pas vraiment la mer mais la sous-mer (summere ?) qui m’attire, je suis le fils d’un plongeur de la première génération. La mer, comme je l’ai dit souvent, la mer c’est la montagne sous l’eau, que dire de plus ?! Il faudrait des pages. Mon engagement ces dernières décennies est immense, allez sur un moteur de recherche et tapez mon nom…


Tes "fortunes " de mer ? Tes effrois de plongeur ?

Mes fortunes de mer sont très simples, non je n’ai jamais trouvé de trésor, mais je suis toujours ému par la vision d’une femelle poulpe « couvant » ses œufs jusqu’à la mort dans un nid centenaire, ou de poissons que je retrouve d’année en année au même endroit. Jamais d’effroi sous-marin, un jour tout de même ayant du mal à décrocher une ancre coincée, je tombe en panne d’air à 35 mètres, mais on est formé aussi pour ça, donc rien de dramatique.



Tes luttes passées? actuelles ?

Mes luttes passées…est-ce vraiment du passé, je crois que oui. Ce fut la tentative d’inventer une citoyenneté corse tournée vers notre dernière richesse, nos espaces collectifs, je veux dire pas encore vendus, cette lutte m’a épuisé, ce livre en est le fruit. Je n’ai pas envie de parler de cela, c’est ma guerre de 14 à moi.
Je crois que la lutte est véritablement terminée au sens où elle a été imaginée dans les années 1970, une éternité, plus rien n’est transposable. Ici se pose le questionnement de la défaite, qu’est-ce que d’avoir perdu ? Quel était le sentiment des vainqueurs à la Libération, je veux dire ceux qui avaient combattu pour de bon, pas les tondeurs de femmes, ceux qui étaient entrés dans Berlin,  ceux qui les premiers avaient pénétré dans les camps, je ne sais pas s' ils pouvaient avoir un sentiment de victoire ; le nazisme a gagné car, par ses crimes, il a tué en nous tout espoir dans l’humanité. Je crois que ce monde contemporain est celui rêvé par Hitler.



L'écriture ? Le temps ? Le moment ?

Être écrivain, c’est écrire régulièrement, c’est difficile à concilier avec une vie professionnelle. Je n’ai bien entendu pas le temps d’écrire comme je le voudrais. Une chose est sûre, je n’écrirai plus jamais comme je l’ai fait pour ce recueil, je suis actuellement sur un roman, je me demande comment je vais faire pour le terminer. Et puis la situation sociale est si compliquée, que dire de ce monde ?



L'édition ? éditeur (ms) ; auteur ?


J’ai fait un gros travail d’édition de Rousseau avec Stefanu Cesari, sa traduction et sa portée symbolique n’a pas été reçue à la hauteur de notre travail. Je lis quelquefois des manuscrits qu’on me fait parvenir,  c’est un exercice
affreux que d'avoir à dire à un auteur qu’on ne peut l’éditer pour des raisons économiques.



les auteurs actuels que tu lis en corse ?

Les quelques auteurs que je lis en corse sont  M. Juredzeck, Paulu Desanti et je viens de débuter un livre de Canarelli. Je lis peu de livres en langue corse. Je me sens très proche de Marceddu.




Ton rapport à la langue ? Tes rêves pour la Corse

Mon rapport à la langue est un peu compliqué, je parle corse particulièrement avec les gens que j’aime, avec qui je suis  en confiance, ou alors à ceux qui ne parlent que corse, je réponds toujours en corse. Non je n’ai plus aucun rêve pour la Corse, ou alors des choses inavouables, si ce n’est celui d’entendre des enfants parler naturellement notre langue dans la rue, mais je n’y crois pas une seconde, les aliénations sociales sont trop fortes, c’est cuit.



Un petit  hommage à un personnage actuel ? pourquoi ?


Un personnage actuel ? Achille, Ulysse, Guevara, Homère, Saint-Just, Ho Chi Minh, Victor Hugo, Dante, Sénèque, Shakespeare, Buster Keaton, Bobby Sands ? non ils ne sont pas actuels, du moins je ne crois pas.
Peut-être Hugo Chavez, président du Venezuela, à qui j’ai d’ailleurs envoyé mon livre, qui tente d’établir un peu de justice sociale dans son pays et qui, geste magnifique, distribua plus d’un million d’exemplaires du Don Quichotte pour les trois cent ans de l’édition !


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Mauvaises nouvelles
Gilles Zerlini
éditions Materia Scritta

Mauvaises nouvelles de Gilles zerlini

M.F.Bereni Canazzi

 

 

 

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