Gemmes persans

Texte envoyédu Brésil par Paul Andrade/ Marc Melou à Musanostra à l'occasion du concours musanostra textes courts 2008

 

Aicha, réveille toi !
Un jour nouveau se lève à peine sur la capitale iranienne qui répand une faible lumière dans le cachot dont les murs, épais, sont percés d’une unique meurtrière. Dans un coin de ce réduit minuscule se tient, sur un grabat, une forme recroquevillée qui bouge un peu à l’appel de son nom. Un homme armé se tient debout, près d’elle et il enfonce le bout de son fusil dans ce qui pourrait passer pour un tas de chiffons.
            — Allez, c’est l’heure, il gronde en poussant encore plus fort son arme dans le tas informe d’ou monte un gémissement. Une forme humaine se dresse alors lentement, toute chétive, minuscule à coté du cerbère. Et ce qui pouvait passer pour un drap est, en fait, la hijab noire, qui recouvre le corps de la jeune femme et qui laisse seulement entrevoir, dans la semi pénombre, la tache claire du visage et des mains qui s’agitent aussitôt pour mettre un peu d’ordre dans le vêtement. Le garde s’écarte alors et laisse passer une matrone qui pose sur le bas flanc une écuelle fumante.
            — Mange, ordonne elle, tu vas avoir besoin de toutes tes forces.
            Aicha regarde la maigre pitance et dans un réflexe d’espoir insensé elle demande.
            — Savez-vous quand je pourrais revoir Rachid. Je vous en prie, donnez-moi de ces nouvelles, elle implore mais, la grosse femme s’écarte et sort de la geôle, suivit, comme de son ombre, par le garde.
            — N’y compte pas trop, elle crie à travers le Juda de la porte maintenant refermée et elle entend le rire gras du garde comme décroît le bruit de leurs pas.
            Il fait froid et Aicha, involontairement, frissonne. Elle regarde encore un instant la porte comme si la réponse pouvait s’imprimer dans le bois massif et, découragée, sans faim, elle s’assoit sur le grabat qui lui sert de lit. Elle prend l’écuelle qu’elle renifle comme un chiot et aussitôt grimace. « Par le Prophète, un cochon n’en voudrait pas » elle pense en posant, dégoûtée, cette infâme pitance dans le coin le plus reculé du réduit. Elle retourne s’asseoir et une envie de pleurer la submerge. Elle frotte ses yeux qui, malgré elle, se remplissent de larmes et, pour lutter contre ce moment de faiblesse, son esprit, seul encore libre, s’envole, traverse les murs épais de cette sinistre prison médiévale et vient se poser, comme un oiseau fatigué, dans un petit appartement qui appartient désormais au passé.
                                                  
                                                        *
            — Rachid, dépêche-toi, on va rater l’avion. 
            L’interpellé se redresse en se massant les reins et sourit à sa femme. C’est un bel homme, la trentaine naissante et tout dans son maintient respire l’assurance, l’aisance. Elégamment vêtu, sa barbe, coupée soigneusement, encadre un visage taillé à la serpe. Il finit de ranger quelques livres dans une grande valise au contenu en désordre qui bée, grande ouverte, devant lui.
            — Ne t’inquiète pas Aicha, ce n’est pas le jour de notre retour au pays que je nous mettrais en retard. D’un œil critique il regarde la jeune femme. Prends garde ! Arrange ta hijab, car les mollahs vont te montrer du doigt si tu arrives à l’aéroport dans cet accoutrement.
            Aicha sourit et rapidement s’ajuste. Elle ne réalise pas encore, alors qu’elle fait, pour la énième fois, l’inventaire de son sac que, dans quelques heures, elle arrivera, au bras de son mari, dans la ville ou elle est née et qu’elle a quittée quand elle n’avait que cinq ans. Et, à la seule idée de revoir bientôt sa mère, son cœur se remplit de joie. Comme elle va être fière de lui présenter son mari, de rencontrer enfin la multitude de cousins, de cousines qu’elle connaît à peine. Quel bonheur de retrouver sa rue après ce long exil volontaire, auprès de son père. Elle avait quitté le pays avec lui alors qu’un shah gouvernait et maintenant, grâce à Khomeyni, elle va pouvoir vivre pleinement sa foi de musulmane dans toute la magnificence de la nouvelle république islamique. Des larmes de bonheur lui emplissent les yeux à la perspective de se retour imminent. « mon dieu comme mon père aurait été heureux » Seule, l’évocation de son cher disparu ternit un peu l’éclat de ce magnifique moment.
                               
                                                       *
            — Aie, elle ne peut s’empêcher de gémir quand un peu plus tard elle se réveille pour découvrir, à nouveau, le sinistre décor qui l’entoure. Son ventre la tourmente et elle se lève d’un bond, prise de panique. Elle regarde autour d’elle et ne distingue rien qui puisse l’aider mais, comme elle plisse des yeux, elle remarque enfin, une planche qui, dans le coin opposé recouvre le sol. Elle se lève, chancelante, courbée et pousse du pied la pièce de bois. Dessous, apparaît ce qui à l’odeur est sans aucun doute une cuvette sommaire, en fait, un simple trou dans le sol. «  Jamais je m’abaisserais à utiliser… » elle se révolte mais son ventre se vrille et commande et sans plus aucune pudeur elle s’accroupit en relevant son ample vêtement. C’est vaincue, humiliée, qu’elle retourne s’asseoir en tentant comme elle peut d’arranger sa hijab. Elle tend l’oreille mais aucun son ne traverse la porte et, craignant à nouveau une crise de désespoir, elle se réfugie, dans les quelques souvenirs heureux qui lui restent.   
            Elle revoit, comme elle s’allonge sur le bas-flanc, son arrivée à Téhéran, les retrouvailles, sa mère, un peu distante, qu’elle embrasse, respectueusement. Et tous ces cousins et cousines qui lui font fête et qui veulent savoir, tout de suite, sans lui laisser le temps de souffler comment c’est la vie dans la grande capitale française. Elle veut expliquer et rit aux éclats devant tant de curiosités innocentes mais le regard noir que lui jette Rachid lui impose aussitôt silence. Elle baisse la tête, respectueuse, silencieuse alors, devant ces assauts effrénés d’intérêts innocents.
            Elle s’était alors, dans les jours qui suivirent, entièrement dévouée à son mari qui venait d’être nommé à un poste important dans le gouvernement des mollahs. Elle s’était pliée sans réserve à la stricte obéissance de la loi coranique qui donne une force spirituelle inconnue en Occident. A t’elle alors regretté Paris ? Peut être, parfois. Elle ne sait plus alors qu’elle frissonne dans l’humidité glacée de sa cellule. Tout avait été si différent en si peu de temps que l’ébauche même d’une comparaison, entre son ancienne et sa nouvelle vie lui est totalement impossible. Et puis, elle revoit les bons moments passés, dans les semaines qui suivirent son arrivée, avec sa plus jeune cousine, Raheleh, qu’elle avait tout de suite aimé pour sa jeunesse, son impétuosité. Les trop rares escapades, ensemble, dans le souk dont l’une c’était terminée dans l’échoppe de la voyante Micha. Aicha n’a besoin de faire aucun effort pour se remémorer cette visite, gravée fidèlement dans sa mémoire. La pellicule des quelques minutes passées dans la loge misérable défile alors devant ses yeux et elle entend jusqu’à la voix de la vieille qui résonne encore. 
            « Je vois un gros ventre » elle avait murmuré comme pour elle même, et Aicha se souvient avec un luxe de détails du décor qui l’entourait. De la loge encombrée d’un incroyable bazar de pacotilles, de jarres, de cages d’osier qui pendaient au plafond, de tissus, de tentures usées, pour certaines, jusqu’à la corde et de la vieille, fagotée de nippes usagées, de l’autre coté d’un petit guéridon qui lisait, les sourcils froncés, dans sa main, abandonnée. A son coté Raheleh pouffait et la voyante jeta à la jeune cousine un regard terrible derrière ses longs cils recourbés. « Je vois un enfant, un male » avait elle ajouté, scrutant le creux de la paume alors qu’ Aicha se tortillait de plaisirs sur sa chaise, et que sa cousine pouffait et lui pinçait le gras de la taille. Elles avaient été toutes les trois, penchés, attentives, dans le cercle de lumière que dispensait une petite lampe et la vieille s était arrêtée un instant, fixant d’un regard perçant la jeune femme dont la main s’agitait mollement comme un poussin perdu dans des serres puissantes. Enfin l’aïeule avait conclu sa voyance.  « Je vois, après la naissance, une pierre… »  elle s’était rejeté soudain en arrière alors que se peignait, sur ces traits crevassés, une grimace effrayante.
            Sur le chemin du retour elle se souvient parfaitement de l’excitation de Raheleh. « Un enfant…une pierre… » s’était elle exclamée comme elles courraient toutes les deux en riant dans la rue. Ton mari va t’offrir un diamant après la naissance de l’enfant, elle avait crié toute animée, en lui sautant au cou de plaisirs sous l’œil réprobateur de quelques rares passants.
            Elle avait eu raison en partie, la vieille sorcière, pense Aicha tristement comme le soir, résignée, affamée, elle se résout à manger l’infâme pitance que la matrone lui a de nouveau, sous bonne escorte, apportée. Et comme elle plonge la cuillère de bois dans la mixture qu’elle n’arrive pas à identifier elle ne peut s’empêcher, pour égayer ce triste repas solitaire, de se souvenir de sa  joie, de celle de son mari quand, quelque temps plus tard, son ventre s’était effectivement arrondi. Elle avait observé avec impatience les transformations de son corps sous l’œil attentif de Rachid qui avait été, durant toute la période de grossesse, le plus attentionné des époux. Et neuf mois plus tard un enfant était né, un garçon… mort né. Leurs déceptions avaient encore été décuplées, quand ils avaient appris, aussitôt après la naissance, de la bouche même de la sage-femme, que jamais plus elle ne pourrait enfanter. Rachid s’était alors, dans les jours qui suivirent, éloigné d’elle, la traitant rapidement comme une pestiférée. Et des jours sombres avaient suivis, puis des semaines, à supporter la désapprobation silencieuse de toute sa famille et elle avait cru devenir folle lorsque un matin, à l’aube, des gardes étaient venus la chercher. Et aussitôt cet affreux procès. « Adultère » ne cessait de répéter le procureur, haineux. Sa famille, sa mère, sa jeune cousine, et jusqu’à Rachid qui avaient témoignés contre elle alors qu’elle n’avait qu’à se reprocher l’amour infini qu’elle a toujours porté à son mari. Le monde, ce jour là, c’était écroulé. Avec quelle brutalité les gardes l’avaient arraché de la salle du tribunal, sous le regard indifférent des siens, pour la jeter dans cet infâme cul de basse-fosse.
            Elle se sent lasse en cette fin de soirée et, résignée, elle s’étend à nouveau.  Elle s’enveloppe, comme elle peut dans sa hijab en souhaitant que le mince tissu la protège un peu de la froideur de la nuit et, malgré l’angoisse qui la torture, elle rêve de son mari, confiante, sure que tôt ou tard, reconnaissant son erreur, il viendra la chercher. Alors que le sommeil la gagne elle a une dernière pensée pour la voyante « Tu t’es, malgré tout trompée, vieille sorcière. Le diamant je ne je verrais sans doute jamais. »

                                                        *
            — Aicha, c’est l’heure. La jeune femme se redresse sur sa couche, encore bouffie d’une mauvaise nuit de sommeil. Le garde l’aide et la prend brusquement sous le bras. Allez dépêche, tu est transférée… il se contente de dire en la poussant brutalement vers la porte.
            Le reste alla très vite. Extirpée de sa cellule, elle eut à peine le temps de cligner des yeux quand, dans la cour de l’immense caserne écrasée de soleil, elle fut poussée sans ménagement dans un trou creusé, à même le sol. Et quand la terre, jetée par pelletées entières, atteignit enfin ces jambes et ces hanches, la poussière qui obstruait sa bouche et sa gorge l’empêcha de hurler sa peur à la foule haineuse qui l’entourait. Dans l’ultime éclair de lucidité qui traversa sa conscience, elle comprit, terrorisée, que la voyante ne s’était pas trompée, alors que la première pierre l’atteignait, violemment, à la tempe.

 

 

                                                FIN


Hijab: mode vestimentaire des femmes musulmanes qui ne laisse apparaître que son visage et ces mains