
Résultat du
Concours Prix
Musanostra
du texte court 2011Théme : La rencontre.
Paul Andrade
habitant le Brésil
A l'équipe de Musanostra
Il n'est jamais facile d'écrire sur soi-même et dans cet exercice qui est loin d'être ma tasse de thé, je serai bref.
Je suis né à une époque où un général se taillait une constitution sur mesure et où un cosmonaute russe s'envoyaient pour la première fois en l'air autour d'une jolie planète.
Je dois ma première paire de lunettes aux 'San antonio' lus à la lueur d'une torche électrique, sous les draps, à quatre heures du matin pour ne pas me faire disputer par mon père préoccupé par ces nuits blanches et leurs conséquences désastreuses sur mes résultats scolaires. Ensuite, délaissant les aventures loufoques du célèbre commissaire, j'ai découvert de grands d'auteurs. Romain Gary, Bukowski, steinbeck, Robert Merle, James lee Burke etc.. Il y faudrait la page pour tous les citer.
Pourtant, si j'ai toujours beaucoup lu, j'ai dû attendre de nombreux cheveux blancs pour être gagné par le virus de l'écriture, sans doute dû à une impatience de vivre – lire; n'est ce pas vivre plusieurs vies à la fois – ne me laissant aucun appétit à rester de longues heures assis à une table. C'est pour cette raison que mon premier recueil n'a été écrit qu'en 2009. A ma grande surprise, ce travail d'amateur a été primé, me comblant d'une joie que je n'avais plus connu depuis le temps de ma petite enfance, quand pour Noël, je recevais un jouet depuis longtemps convoité.
Parallèlement aux nouvelles, de fils en aiguille, je me suis attaqué à des tâches différentes, demandant plus d’endurance. ( les éditions chirographaires vont publier coup sur coup deux premiers romans ; Les années Brésil et les années Samba.)
Depuis, lorsque je ne travaille pas, je passe presque tout mon temps libre à écrire, à compléter et arranger mon site ( httpp://aulandrade.e-monsite.com), à correspondre avec de nouveaux amis, dans les petits matins brésiliens, seuls moments possibles pour se remuer les neurones, tant la chaleur des midi équatoriaux incite plus au farniente dans un hamac qu'à des exercices de plume.
Ce plaisir d'écrire jusqu'à ce jour est intact, comme l'est celui d'apprendre une nouvelle récompense. Elles sont rares mais la lecture d'un palmarès, quand mon nom y figure, me remplit toujours de cette même joie enfantine.
Pour ce moment de demi bonheur – Baby est co-lauréate avec celle envoyée par François Aussanaire que je félicite au passage, ( Non ! Je plaisante... le bonheur est bien entier) je tiens à remercier les membres du jury et toute la sympathique équipe de Musanostra.Baby
Il pleut. Un crachin insistant perle le vitrage de la fenêtre. Devant la cheminée, dans mon fauteuil préféré, les jambes emmitouflées sous une chaude couverture, je feuillette l’album des souvenirs. A mes côtés, Annie, sur le sofa, s’est endormie sur son livre. Le finira-t-elle un jour ? Mes doigts tremblants, perclus de rhumatismes, tournent les pages. Une photo jaunie attire mon attention. Je la regarde plus longtemps que ses compagnes.
Je t’ai rencontrée un soir de fêtes, celle de mes vingt ans, j’en suis sûr même si, à l’hiver de ma vie, ma mémoire vacille. Qu’importe ! Pour l’occasion, j’avais réservé le rez-de-chaussée d’un petit restaurant dans le quartier du Vaugueux à l’ombre du château doublement centenaire, témoin du départ d’une conquête célèbre1. La salle aux solives apparentes rappelait le décor des auberges aux bords des rivières. D’elle, je m’en souviens bien.
Étudiant désargenté, j’avais dû négocier d’arrache-pied le menu avec le patron afin de ne pas y engloutir plus que mes économies. Malgré cela, tous mes amis de faculté avaient dû mettre la main à la poche pour m’aider. Ils étaient arrivés en début de soirée, certains avec leurs invités et les rires, les cris, les exclamations de joie avaient rapidement éclaté dans l’air de plus en plus enfumé.
Un temps roi de la fête - on l’est tous à un moment ou un autre - entouré par mes proches, ce soir là, j’avais été déchaîné, une de ces exubérances dues au sang neuf coulant dans mes veines, au plaisir d’exister, d’appartenir à une communauté. Courtisé par les uns, complimenté par les autres, je ne t’ai pas tout de suite remarquée mais quand ce fut fait - tu n’étais pas très loin de moi - ta posture sereine, ton dédaigneux silence, la couleur ambrée de ta peau évoquant quelques beautés mulâtres ne m’ont pas abusé. Je te connaissais évidemment, ayant déjà entendu parler de tes charmes. Ce soir là, ils me laissèrent indifférents, les repoussant même quand un ami, bien intentionné, nous a rapprochés. Tu ne me l’as jamais pardonné…
Pourquoi n’ai-je pas pressenti le pire à l’occasion de cette brève et première rencontre ?
Sylvie, une amie de faculté, désirait depuis longtemps pousser plus avant notre amitié. Surprenant cet échange muet, inquiète, jalouse, intuitive elle a soupiré de l’autre coté de la nappe. « Ne t’approche pas d’elle… Elle est bien plus dangereuse que ne le laisse supposer son calme… » ai-je pu lire dans ses yeux alors qu’en contournant la table, elle venait m’entourer de ses bras.
Puis, études obligent, je t’ai complètement oubliée. Après un travail acharné, mon examen pour devenir avocat, mon inscription au barreau, j’ai rapidement ouvert un petit cabinet.
L’obstination de Sylvie, son charme, ses manœuvres habiles ont fini par payer.
Aussi, après quelques temps, n’ai-je pas été surpris de te revoir, toujours aussi fière, silencieuse, le jour de mon mariage. A cette occasion, avec tes amies, tu as formé, en bout de table, le groupe le plus courtisé de tous mes invités. Quand la fête fut finie, je t’ai approchée, curieux de connaître quelques nouveaux plaisirs, troublé tout de suite par ton parfum captivant, la saveur brûlante d’un premier baiser caché…
Deux ans plus tard, jeune avocat de talent, ma vie professionnelle décollait. Mon mariage lui, sombrait. Pouvais-je déjà t’en attribuer la faute ? Pas encore… Pourtant, au fil du temps, devenue amie proche, tu m’as fidèlement accompagné lors de mes fins de soirées solitaires dans mon nouvel appartement de divorcé. Ensemble, nous sommes sortis de plus en plus souvent à des fêtes, des soirées mondaines. Une nuit, un de nos énièmes tête-à-tête a été décisif. Au petit matin, complètement chaviré, vaincu, subjugué, je déposais les armes à tes pieds.
Devenue maîtresse exigeante, possessive, autoritaire, imposant chaque jour plus d’obéissance dans laquelle se dissolvaient les derniers atomes de ma volonté vacillante, j’ai regretté, impuissant, la date maudite de notre première rencontre. Par ta faute - oui ! Je dis bien ! Par ta faute - J’ai connu une terrible déchéance.
Tous mes amis, de plus en plus distants, me reprochèrent, à des degrés divers, cette relation sulfureuse. Je m’en fichais. Comme je ne prêtais aucune attention à la réprobation silencieuse de mes meilleurs clients, ceux-là même à qui je devais la réussite de ma carrière. Nos heures de complicité nocturne, tout en altérant mes traits de plus en plus chiffonnés, détruisirent aussi ma célèbre éloquence des prétoires, la transformant en un ânonnement hésitant.
L’inéluctable arriva. Un matin de grisaille humide, je t’ai amenée, imbécile que j’étais, dans la salle d’audience. J’en fus chassé aussitôt par l’indignation générale, l’horrible grimace du juge, l’incompréhension de mon client, les cris ulcérés de l’avocat général…
Mort de honte, banni, je t’ai répudiée. Devenue indispensable, quelques jours à peine après cette pathétique révolte, je t’ouvrais à nouveau ma porte.
Ensemble, nous avons touché le fond, la misère, l’exclusion, l’expulsion, la rue enfin. Quand tu m’eus tout pris, ma dernière molécule de volonté, mon dernier centime aussi, lâchement, malgré mes supplications, tu m’as abandonné. J’ai dû alors me contenter de vagues cousines, de parentes éloignées, succédanés bien tristes de ta savoureuse beauté.
Par le plus grand des hasards, un jour, une vieille amie d’université, Annie, m’a reconnu, épave lamentable, mal rasé, couvert de guenilles, dormant sur un banc public du centre-ville. Fut-elle motivée par la pitié ? Toujours est-il qu’elle m’a recueilli. Ce ne lui fut pas difficile de me convaincre de la suivre tant j’avais besoin d’un peu de solidarité. Elle m’a alors baigné, habillé, soigné comme un bébé. Grâce à elle, en t’oubliant, j’ai repris du poil de la bête, cherché du travail, réintégré le monde des vivants. Annie et moi avons changé d’appartement, pris la décision de nous marier, ma salvatrice n’exigeant qu’une seule promesse le jour de la cérémonie, avant de passer devant l’officier d’état civil. Que plus jamais je ne tente de te courtiser ! J’ai promis, sûr de ne pas faillir.
C’était oublier ta perversité, ta mémoire infaillible, ta volonté acharnée à me détruire, me faisant payer cher la rebuffade de notre première rencontre.
Un soir à marquer d’une pierre noire, alors que ma charmante épouse attendait un heureux événement sur son lit d’hôpital, tu t’es invitée chez moi, impudente, au bras d’un soi-disant ami. J’ai grimacé, détourné le regard, fait un temps la sourde oreille. Mais comment aurais-je pu résister, oublier toutes ces heures passées ensemble. Dans la nuit, quand ton chevalier d’un soir est parti, tu es restée, solidement campée au milieu du salon. Et dans cette passion dévorante, j’ai replongé.
Le retour d’Annie avec le bébé dans notre foyer aurait dû être le plus beau jour de ma vie. Il fut le pire. Ma belle-mère, horrifiée auprès de ma jeune et frêle épouse, a pris le bébé, l’a emporté alors que les yeux allumés d’une colère terrible, Annie me demandait de choisir. Entre cette catin décadente dont le parfum m’avait déjà imprégné et la vie de famille. J’ai eu le tort d’hésiter.
― Tu as vu ce que tu as fait ! J’ai hurlé, menaçant de te détruire, de te jeter à la rue, comme la malpropre que tu as toujours été… Dans ma folie, j’ai bien vu que tu me riais au nez, heureuse de cette nouvelle victoire ; le départ de ma femme.
Experte pour conter fleurette, à nouveau, tu as accompagné mes délires au cours d’interminables nuits blanches. Combien ? J’en ai perdu le compte. Plusieurs fois, j’ai failli mourir, victime de crises immondes. Faut dire ! Nos tête-à-tête successifs tournaient au délire, je ne savais plus qui j’étais. Chaque matin, affalé sur le sofa, à même la moquette, impuissant, je maudissais ton altier silence narguant ma volonté délitée.
Une nuit de défonce violente, j’ai voulu me tuer, en finir, me jeter par la fenêtre. C’en était trop ! Dans un sursaut inespéré de volonté, je t’ai prise à bras le corps. C’est toi que j’ai défenestrée.
A mon grand soulagement, il n’y eut aucune plainte. Seul, un temps, le regard réprobateur de la concierge m’a suivi dans la cage d’escalier.
De nouveau, au prix d’un effort terrible, j’ai remonté la pente, fait amende honorable, convaincu Annie par des regrets sincères. Après maintes et maintes promesses, une période de probation humiliante, ma femme est revenue avec le bébé. Mes beaux-parents, le nez pincé, m’ont eux aussi pardonné.
Durant de longues et longues années, et jusqu’à ce jour, nous sommes un couple heureux.
Assis dans le fauteuil, devant la cheminée, ma main prend en tremblant l’infusion brûlante que vient de m’apporter Annie, enfin réveillée. Je lui souris tendrement. M’arrive-t-il encore de penser à toi ? De cette première rencontre ? De ton attraction implacable ? Oui ! Bien sûr ! Complètement guéri depuis des décennies, nos chemins se sont parfois croisés sans que plus jamais, en ta présence, je me sois laissé aller à des faiblesses coupables. Tu as dû passer ton chemin, pourrir la vie d’autres victimes par tes habituelles rencontres sournoises. Pour moi, depuis longtemps, c’est une affaire classée. A tel point que le mois dernier, pour te provoquer, je t’ai ramenée à la maison. Annie a été effrayée. En riant, je l’ai rassurée. De temps en temps, sûr de ma détermination, je te souris, vierge impuissante enfermée derrière la vitre du buffet du salon. Car plus jamais, tu entends, plus jamais, je me prendrai au piège de tes filets… maudite bouteille de whisky.
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